Aurore laotienne

12/12/12, 7h du matin. Le poste frontière vient d’ouvrir et le douanier tamponne en souriant son premier passeport de la journée. Je le questionne sur la possibilité de changer quelques Kips, il se marre à nouveau et me répond qu’il faut aller à la ville. Quelle ville ? Vieng Xay, 55km à travers les montagnes… Je remonte sur le vélo et entame l’étape du jour en sifflotant… Pas longtemps… Entre la bourgade et moi, le Grand Paysagiste en Chef a eut la bonne idée de planter des côtes à 12% de plusieurs kilomètres, qui me scient les jambes et m’obligent à pousser mon fidèle destrier dans les raidillons les plus teigneux. Quand j’arrive au sommet, pas peu fier de l’exploit, c’est pour enchaîner sur des descentes acrobatiques, avec virages en lacets dans les graviers, que je dévale en chantant en tue-tête : « Vietnâm, Laos, Cambodge ! » (Bande Original de l’Article: les Bérus)… Le bon côté, quand même, c’est les paysages sublimes. Je roule pendant cinq heures dans un tableau permanent fait de jungles voraces empiétant sur la route, de vallées paysannes aux rizières grouillantes de vie, de villages reculés où les gens me saluent avec de grands sourires : « Sabai Dee »… Bienvenue au Laos.

"Baw Pen Yang" Lao'Lifestyle

« Baw Pen Yang » Lao’Lifestyle

En arrivant à Vieng Xay, le pays m’a déjà puissamment envoûté. Dès le premier soir, en traînant mes courbatures au bistrot du coin, attiré par le jeu de pétanque et la perspective de bière fraîche, je suis invité deux fois de suite à dîner. D’abord par un groupe d’éducateurs fêtant la fin d’un séminaire. Ils sont une dizaine de formateurs venus travailler quelques notions pédagogiques avec les instituteurs de la province, qui me régalent et me rincent tandis que nous devisons sur les enjeux éducatifs de la région. Puis par les membres d’une ONG spécialisée dans le management forestier, qui aident les agriculteurs locaux à coordonner leurs efforts pour améliorer la filière d’exploitation du bambou tout en préservant les forêt primitives – histoire de pas tout ravager comme ça été le cas chez le voisin Vietnamien. La rencontre au sommet est largement arrosée de Beer Lao, d’abord, puis de Lao-Lao, le carburant national, gnôle décapante à base de riz, le tout ponctué de toasts à la santé des voyageurs, à l’amitié entre les peuples ou même à la femme du patron, jusqu’à tard dans la soirée…

Cette entrée en matière m’a tout de même permis de faire la connaissance de Sara, jeune agronome sympathique, qui bosse ici depuis deux ans et m’invite pour quelques jours dans son appartement de Xam Neua, le chef-lieu de la province. Là, je vais faire la connaissance de ses collègues, au cours d’une ou deux autres mémorables nuits de longues discussions intellectuelles, nos considérations générales sur l’état du monde étant rendues particulièrement pertinentes par une consommation excessive de Lao-Lao. C’est au lendemain d’une de ces instructives réunions philosophiques que nous partons dans un village de montagne assister au nouvel Hmong, cette ethnie si particulière de la région…

Nouvel An Hmong

Nouvel An Hmong

Arrivés de Chine sur le tard, les Hmongs ont débarqué au Laos (ainsi qu’au Vietnâm et en Birmanie) pour découvrir que toutes les bonnes terres étaient déjà prises. Pas découragés pour un sous, farouches et durs à la tâche, ils se sont installés dans les montagnes, où ils ont vite compris que le pavot poussait très bien, ce qui les a petit à petit amené à devenir les légendaires producteurs d’opium du Triangle d’Or, entre autres… Pendant la guerre, alors que les américains bombardaient intensivement la Piste Hô Chi Minh pour couper les ravitaillements Vietcongs, ils ont participé de façon très active. Il faut savoir que les avions d’Air America, la compagnie financée par la CIA, décollaient d’une base secrète illégalement installée au Laos. A la fois pour protéger cette base et pour mener la guerilla anti-communiste dans un pays officiellement neutre, les agents américains eurent la bonne d’idée d’aller voir les Hmongs pour échanger des armes contre de l’opium. Avec l’argent de la drogue, la CIA a pu mener la campagne aérienne la plus intensive de l’Histoire en labourant les terres laotiennes (ainsi que combodgiennes et viêt) à la bombe et au napalm. Après la guerre, les Hmongs, considérés comme traîtres par les communistes victorieux, ont subi un long et lent génocide qui dure encore aujourd’hui. Parias d’Indochine, déplacés permanents, désarmés, ils survivent tant bien que mal dans l’indifférence générale.

Guerres illégales, trafic d’opium, massacres organisés…

Fear and Loathing in Lao PDR !

Un compagnon de chambrée

La route qui m’amène jusqu’à Vientiane, la capitale, est semée d’histoires relatant ce passé douloureux. A Nong Khiaw je parle longuement avec Lin Tong, patron de la guesthouse mais aussi chef de son petit village, qui me raconte ses souvenirs d’enfance, quand il fallait se planquer la journée et travailler la nuit, pour ne pas attirer l’attention des Ravens, les avions éclaireurs des américains… Le Laos est un pays meurtri qui subit encore les ravages de cette guerre honteuse : « Depuis près de 50 ans, plus de 50 000 Laotiens ont été tués ou blessés par un accident dû à un reste explosif de guerre, dont près de la moitié en temps de paix. La majorité des victimes sont des enfants.» Selon Handicap International, qui précise que sont considérés comme ‘reste de guerre’ toutes les munitions équipées d’une charge explosive utilisées au cours d’un conflit – comme des grenades, des obus, des roquettes ou encore des sous-munitions… Pendant ce temps, les touristes font du tubing sur le Mékong en sirotant des Happy Cocktails ou des Magics Fruit Shake…

Don't forget it just looks like paradise...

Don’t forget it just looks like paradise…

Mais attendez, je suis allé trop vite, nous voilà déjà à Vientiane et je vous ai même pas dit que c’est à Xam Neua, chez Sara, que j’entends parler pour la première fois de Sombat Somphone, alors qu’il vient tout juste d’être kidnappé – Oups, « il a disparu », nuance diplomatique, hein Charles-Edmond ?

Alors oui, bon, il se trouve que ce gars là est un cas à part, je vais pas vous en faire des tartines (z’avez qu’à suivre les liens à la fin cet article), mais Monsieur Somphone est un peu le Pierre Rabhi tendance Professeur Gandhi du Laos. Dans le cadre de mon étude sur l’éducation populaire, j’aurais pas pu rêver mieux que de le rencontrer et passer un peu de temps avec les gens du Participatory Development Training Center, le premier organisme d’éducation populaire fondé au Laos, par celui dont je suis justement en train de vous causer. Oui, j’aurais bien aimé… Mais délicat de contacter une équipe dont le père fondateur vient juste d’être  »disparu de force », de leur envoyer un mail genre : « salut chers confrères, j’aimerais beaucoup venir observer votre fonctionnement et vous poser plein de question, surtout en cette période douloureuse où vous mettez tout en œuvre pour retrouver le père spirituel de votre organisation, merci d’avance ».

Non, mal venu… Alors, comme disait Lénine : « Que faire ? »

Mekong, Vientiane

Me voilà à Vientiane (je vous passe quelques étapes pour gagner du temps, mais oui, pour ceux qui veulent à tout prix savoir : Luang Prabang est une chouette ville historique très animée le soir, surtout si vous adorez le côté Club Med sous acide !). Invité pour Noël dans le meilleur restaurant français de la ville, tenus par un couple charmant installé là depuis un bon paquet d’années. Ce soir là, nous restons tard après la fermeture, des pichets de vin ne cessant d’apparaître comme par magie sur la table, nous ne voulons pas paraître mal élevés en partant sans finir nos verres… Les tournées passant, nous devenons à peu prêt aussi cramoisis que notre breuvage et nos discours se teintent, à l’image de nos faciès, d’un beau rouge sombre anarcho-révolutionnaire. Evidemment, il est question de Sombath : « Non mais c’est quoi cette façon de faire disparaître les gens quand ça vous chante ! Et en toute impunité, bien sûr, avec un gros bras d’honneur au reste du monde, genre  »j’ai le pouvoir, j’en fais ce que je veux et je vous emmerde », mais on est pas en Amérique, ici ! » S’exclame la patronne. Oui, certes, nous ne sommes pas aux USA et la police Laotienne n’a visiblement besoin d’aucun Patriot Act pour faire taire les opposants politiques. Cependant, cette fois-ci, l’injustice était trop inique, le cynisme gouvernemental trop flagrant, l’opinion publique n’a pas fermé sa gueule.

Tout d’abord, se sont les proches qui ont sonné l’alarme. Très vite, une vidéo compromettante a circulé. Pas de bol pour les flics, une caméra de vidéo-surveillance tournait ce soir là, et sur la bande on voit très bien Sombath être embarqué de force dans un 4×4 par des individus manifestement peu amicaux. Dans la foulée, un nombre considérable de personnalités plus ou moins médiatiques (de l’Union Européenne aux Nations Unies en passant par quelques dizaines d’ONG, Hillary Clinton et Amnesty International) ont donné de la voix pour demander au gouvernement du Laos de faire toute la lumière sur cette disparition un peu suspecte. Réponse du gouvernement en question : « Oui, effectivement, M. Somphone a disparu dans des conditions suspectes ». Point, fin de la conférence de presse, aucune question je vous prie. Comme au bon vieux temps du stalinisme à Papa Joseph… A ceci près qu’il ne semble pas y avoir eut de procès, ou alors si rapide et si discret que personne, pas même l’accusé, n’en a eut vent…

Le comble dans cette histoire, c’est que Sombath n’est pas à proprement parler un dangereux ennemi du gouvernement. Comme le rappelle inlassablement sa femme (dans de poignantes lettres ouvertes publiées sur le site), Sombath n’a rien d’un terroriste. C’est un éducateur, un humaniste, un pacifiste convaincu qui pense que la méditation résout plus de problèmes que la violence. Toute son œuvre en tant qu’animateur social est là pour démontrer que ses seules armes sont la conviction patiente et la ténacité sereine.

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A Thakekh, lors d’un réveillon de la St Sylvestre assez mémorable (on y reviendra), j’ai fait la connaissance de Valentine, une jeune femme qui connaît bien Sombath. Au cours de la discussion, elle insiste à plusieurs reprises sur le fait que son ami et mentor lui a souvent reproché son emportement. « Il me disait que je voulais aller trop vite, que j’étais trop dans l’affrontement, qu’il fallait savoir temporiser ». Aujourd’hui elle participe aux séances de méditation publiques organisées, entre autres actions, pour le retrouver. Voilà bientôt trois mois que beaucoup de gens se mobilisent et prennent des risques pour demander au gouvernement Laotien de faire la lumière sur cette disparition. Car ce n’est pas sans risque, de prendre ainsi parti au Laos. Elle-même, suite à sa forte implication dans cette affaire, a fini par craindre pour sa sécurité. Elle est en vacances prolongées en Thaïlande et attend que le climat se détende avant de pouvoir rentrer.

Sombath n’est pas le premier opposant à disparaître, mais cette fois, les enjeux sont plus gros que d’habitude. Comme l’ont rappelé certains journalistes, Sombath est engagé aux côté des sans-terre. Il était impliqué dans l’organisation du Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, qui s’est tenu à Vientiane en octobre dernier. En cette occasion, il a fortement exprimé son soutien aux intervenants en faveur des droits des paysans qui ont été privés de leurs terres et de leurs ressources. Comme l’a fait remarquer la femme de Sombath publiquement : « les responsables gouvernementaux faisaient partie du Comité National d’Organisation de l’AEPF, et l’événement dans son ensemble n’aurait pas dû être corrompu »… De là à soupçonner une sombre histoire de gros sous ? Allons ! Penser qu’un ‘ON’ du type gros propriétaire terrien aurait voulut faire taire une voix qui risquait de contrecarrer ses intérêt, ce serait aller un peu vite en accusation… Pourtant, l’hypothèse est lancée, quelqu’un est prêt à parier ?

Just like Geckos on the Moon !

Just like Geckos on the Moon !

Pendant ce temps, dans la paisible Vientiane, capitale aux allures de village, la vie continue. Les clients du bar belge se saoulent à la Chimay, et j’étudie avec application la sociologie des lieux de vie nocturnes en compagnie de mes nouveaux assistants. Mokhtar vient de se faire jeter de chez Hanz pour la troisième fois en trois jour. Il est tellement pété du matin au soir qu’il se souvient même pas des ardoises monstrueuse qu’il laisse dans ce qui est devenu notre cantine, à deux pas de l’hôtel. Le lascar vient de vivre cinq ans de magouilles diverses au Japon, dont un bon tiers en prison pour diverses arnaques. Il s’arrache tellement les neurones que les ladyboys du quartier l’ont rebaptisé Doctor Smoke… Entre deux séances de drague aussi pénibles pour les victimes de ses assauts bourrins que pour son entourage immédiat (dont je fais momentanément parti), il retrouve parfois assez de lucidité pour m’inviter à boire une bière et me raconter ses voyages en mode freaks… Flippant ! Je repense à mon vieux pote Jean-Phi, le plus grande gueule de la Croix-Rousse… Il me manquent ces piliers de sagesse-comptoir, ces philosophes de l’Alterzone, alors je tente de les retrouver où je peux… Pour nous assister dans ces errances éthyliques, il y a aussi Axel, un ingénieur forestier québécois et Vinz, médecin français en instance d’expulsion du pays après son bref séjour à la prison de Luang Prabang. Le pauvre s’est laissé entraîné un soir dans un bain de minuit, et quand il est sorti de l’eau, la sacoche contenant ses thunes et son passeport avait disparu. Trop défoncé pour réagir intelligemment, il s’en est pris au premier mec qui passait, pas de bol, c’était un flic, qui n’a pas du tout apprécié le coup de tête surprise qui lui est tombé dessus… Grâce à cette charmante équipe de têtes-brûlées j’ai pu analyser en profondeur l’influence de la prostitution thaïlandaise sur la musique dans les boîtes de nuit laotiennes – où, chose unique au monde, des mecs vous massent par derrière quand vous aller pisser ! Véridique. Surprenant la première fois, mais on s’y fait… Pour quelques jours seulement, car j’étais attendu à Thakekh pour le réveillon, et il me restait trois jours pour parcourir 350 km à vélo, même pas peur !!

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais...

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais…

J’avais rendez-vous au Green Climbing Home, un paradis de la grimpe où des escaladeurs du monde entier viennent s’éclater dans un décor à couper le souffle. Le 31 dans l’après-midi, j’arrive tranquille et m’installe dans la dernière tente disponible. Je fais la connaissance de toute une bande de joyeux bouffeurs de rochers, et la soirée du nouvel an commence dans une ambiance très conviviale. A minuit, alors que la fête bât son plein, les patrons décident de faire péter quelques bombes de confettis chinoise. Le problème, quand c’est écrit en chinois, c’est qu’il peut aussi bien y avoir marqué « danger, feux d’artifices », personne ne le saura avant… Et après, c’est trop tard. Une jolie boule bleue vient se déposer sur le toit de bambou, très très sec, le vent souffle autant qu’il peut, et le drame peut commencer. Ce qu’il y a de bien avec les écolos, c’est qu’ils ont tendance à construire en matériaux naturels, ça brûle mieux. En dix minutes, tout le camp est en flammes ! Dans la panique et les cris, quelqu’un décide de fuir jusqu’au prochain village par les grottes. On réalisera le lendemain que c’était idiot et qu’il aurait mieux valu partir sous le vent, par la piste, mais la raison collective brille rarement dans ces moments là… J’en ai vu sauver une imprimante et oublier leur passeport dans la fournaise, d’autres quitter leurs chaussures avant de rentrer dans un dortoir en flammes, ou récupérer la trousse de toilettes mais laisser la montre incrustée de diamants… Bref, une heure de crapahute à travers les cailloux, spéléo nocturne en mode réfugiés, certains sans chaussures, sans lumières, sans plus rien d’ailleurs puisqu’ils ont peut-être tout perdu… Et nous voilà à l’abri, pris en charge par les Laotiens qui organisent le rapatriement vers les guesthouses de Thakhek. La gueule de bois du lendemain ne devra rien à l’alcool ! Enfin, si, un peu quand même pour les quelques zombies qui ont fini la nuit autour d’un feu de camp (?!), relâchant la tension à coups de whisky & gros pétards…

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y...

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y…

Ensuite, je vous la fais courte : j’ai dû revendre mon vélo à Paksé à cause d’une vilaine tendinite ; Je me suis baladé sur le Plateau de Bolaven en moto avec des potes ; On a bu plein de Lao-Lao tous les jours en se baignant dans des cascades ; J’ai pris le bus pour Phnom Penh (Cambodge) après avoir dépassé la date de mon visa (ça devient une habitude) et m’être fait racketté comme tout le monde à la frontière… Et je me suis honteusement désintéressé de l’affaire Sombath…

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix (passk'il a survécu à l'incendie, pardis!)

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix          (passk’il a survécu à l’incendie, pardi !)

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin. Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles...

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin.                Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles…

A moto sur Bolaven Plateau

A moto sur Bolaven Plateau

Que faut-il y voir ? Que moi aussi, j’ai fini par craquer et devenir un bon gros touriste de base, comme les autres ? Peut-être, en partie… Entre temps j’ai aussi postulé pour un boulot de direction-coordination de projet dans une éco-école de la région de Champasak. Un super chantier plein de défis à relever, et ce serait vraiment cool de revenir au Laos pour bosser avec cette équipe. L’ONG s’appelle Sustainable Laos Education Initiative, et je vous encourage à jeter un œil sur leur site, mais attendez qu’ils m’embauchent avant de faire un don ! (ou pas)

Si ça marche (pas gagné), je deviendrais résident de cette magnifique province. Une fois de retour, je ferais tout ce qui est possible pour rencontrer enfin Sombath, ou sinon lui, les membres de son organisation. Tu parles qu’ils ont éveillé ma curiosité ! D’ailleurs, je laisse le mot de la fin à Mr Somphone (Discours lors du 9è Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, Vientiane, Octobre 2012) :

“There is an urgent need for action and education is a key one. Our societies have to learn to live a simpler way and reduce consumption, especially in the rich countries. We have to reduce carbon emissions. We have seen that the private sector only wants to increase their profits. We have to resolve the root causes of the problem to have real happiness and not have our societies working most of the time to reproduce the current system.” *

Sombath Somphon polychrom

Pour aller plus loin :

* Que je traduirais par : « Il y a un besoin urgent d’action et l’éducation est un point clé. Nos sociétés doivent apprendre à vivre de façon plus simple et à réduire leur consommation, en particulier dans les pays riches. Nous devons réduire les émissions de carbone. Nous avons vu que le secteur privé ne cherche qu’à augmenter ses profits. Nous devons résoudre les causes profondes du problème pour connaître le vrai bonheur et ne pas avoir nos sociétés travaillant la plupart du temps à reproduire le système actuel. »

Dans les cascades...

Dans les cascades…

Une soirée à Tad Lo…

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Atelier musical à Tad Lo, où comment créer des vocations de teufer !

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Plateau de Bolaven, dans les villages…

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Plateau de Bolaven, dans les villages…

Pause café sur Bolaven... Bô'Goss'Attitude !!

Bye Bye Laos, à bientôt…

Novembre 2012, arrivé à Hanoï depuis quelques jours, je tourne en rond dans un labyrinthe d’espoirs déçus.

Hà Nôi, Đống Đa District

Hà Nôi, Đống Đa District

J’avais débarqué au Vietnâm avec tout un tas de contacts repérés sur internet, des organisations qui m’avaient parues intéressantes, plus ou moins proches du sujet, en tout cas semblant répondre à quelques critères qui m’auraient permis d’en parler sous l’étiquette « Education Populaire »… Et puis rien. J’avais écris, appelé, visité même, et chaque sollicitation s’était heurté à un refus poli, une fin de non recevoir ou simplement une impasse linguistique, bref, pas la queue d’une enquête en perspective, néant. J’en étais à ces réflexions maussades et traînais mon ennui dans la capitale en noyant la morosité dans les bars de rue et les clubs hype, où la bière la moins chère du monde (Bia Hoi = 60 cts le verre!), la Viet-Pop assourdissante, les cocktails sur-dosés et les happy shakes me faisaient inexorablement glisser vers un état de touriste hébété. Comme n’importe quel jeune beauf’ australien, n’importe quelle blondasse américaine ou autre, je me laissais aller aux plaisirs faciles, cette recherche sur l’éduc’pop’ disparaissant peu à peu dans une ivresse confortable. J’avais bien tenté de prendre contact avec quelques ONG qui me paraissaient pertinentes : Hanoi City Kids (bon boulot, mais hors propos) ; Open Academy (en sommeil) ; Blue Dragon (grosse orga ultra active qui aurait pu être un super terrain s’ils avaient eut un peu de disponibilités)… Quant aux autres, pas la peine d’insister, ça pue le Néocolonialisme et la condescendance, ça émets des relents de Foundation Bill Gates ou sponsoring avec lequel je ne veux rien avoir à faire !

Une âme charitable (note pour moi-même : toujours s’en méfier), me parle d’un orphelinat du quartier qui cherche des volontaires… Aïe !! Les orphelinats… Pour la plupart, des zoos d’enfants où des touristes en mal de bonne conscience viennent faire mu-muse avec les gamins, une heure, un jour, une semaine, rarement plus, et repartent, satisfaits de leur BA. Je ne vais pas développer ici ce que j’en pense, mais vous pouvez toujours faire un tour sur ce site, pour avoir une idée : http://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting (ô passage, message aux orphelins : la prochaine fois qu’une étudiante en lettre vient dégouliner sa gentillesse humaniste chez vous avec son grand sourire et son paquet de bonbons, faites-lui les poches et le sac à main, quelques dollars à la clé, vous aurez pas totalement perdu la journée !)

Une fois de plus, ce soir, je suis sorti rejoindre un groupe de couchsurfeurs, juste pour passer le temps, et voici que je rencontre Hoang Gia. Nous accrochons pas mal, et décidons de continuer la soirée dans un bar sympa pour prolonger la discussion. De fil en aiguille, j’apprends son histoire… Hoang Gia est parti jeune marxiste de 18 ans, plein de fougue et d’allant, étudier à Cuba la sociologie et le droit. Revenu à Hanoï 5 ans plus tard, diplômé, anarchiste et pédé, il voudrait tout faire péter. Pendant son séjour là-bas, il a vu les spectres du communiste à l’ancienne, il a découvert les effet du rhum à haute dose, réalisé qu’il aimait les hommes (plutôt grands et baraqués), il a lu Chomsky, Deleuze, Kropotkine et Gramsci… Et nous voilà tous les deux, attablé devant une bonne bière belge (pléonasme), refaisant le monde, quoi d’autre ?

D’un commun accord, nous devenons potes. Ma dernière semaine en ville se passe majoritairement en sa compagnie. Avec lui j’apprends la politique Vietnamienne, les endroits interlopes et où trouver de la véritable gnôle aux trois lézards non frelatée… Mais surtout, nous parlons politique, éveil des consciences, transformation sociale… Une nuit, nous sortons juste d’un concert au Hanoi Rock City, Hoang Gia me révèle son rêve : « Tu vois, dit-il, ce lieu pourrait être génial. Ils ont une place de dingue, une super programmation culturelle, du vrai matos pro [NDLA : mais ils devraient former leurs ingés son à des réglages plus subtiles que tout à donf’ et vive la saturation], et ils se contentent de mener leur petit business pépère, sans voir plus loin. »

Lui, si tu lui confiais les clés d’un lieu pareil, c’est pas juste une salle de spectacle qu’il en ferait, c’est une académie culturelle pour tous, une maison du peuple et un centre social tout à la fois… qu’il en ferait ! Avec peut-être, rajoute-t-il entre deux gorgées de Russe Blanc, un petit backroom pour les fins de soirées qui s’emballent et une salle de projection privée pour les amis très très proches… Mais ça, c’est juste en option 😉

Il en a vu ailleurs de ces endroits populaires, où les gens se retrouvent et échangent, et ça le fait rêver. Depuis qu’il est revenu au pays, il y pense tout le temps. Il voit déjà la grille d’activités, pleines des cours, de rencontres et d’ateliers ; Il voudrait que ce soit gratuit, ou pas cher, en tout cas que n’importe qui puisse venir et trouver son bonheur. Quand je lui raconte mon dernier emploi à la MJC du Vieux Lyon, il a les yeux qui brillent…

Lorsque j’ai quitté Hanoi pour me rendre au Laos, Hoang Gia bossait à fond sur ce projet, cherchant un lieu, des fonds, des partenaires… je lui souhaitais bonne chance et lui promettais qu’il pourrait compter sur ma participation dès mon retour…

Mi-février, je reviens au Vietnâm. Sitôt posé mon sac à Saïgon, j’appelle mon pote pour prendre des nouvelles. C’est qu’entre temps, la dureté du régime vietnamien s’est lourdement rappelée à la réalité : Au mois de janvier, 14 blogueurs ont été condamnés à de la prison ferme pour « dissidence » ! (ce qui porte le total à 32 depuis 2010)

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Hoang Gia les connais, a des contacts réguliers avec certains d’entre eux, et ses prises de position publiques lui ont déjà valu pas mal de galères (arrestations, menaces, bastonnades). Jusqu’à ce soir du 29 janvier, où en rentrant chez lui, il trouve la porte fracturée, dossiers et ordinateur envolés. Alors trop c’est trop : Quand il décroche son téléphone, c’est pour m’apprendre qu’il est en Allemagne, où il vient de déposer une demande d’asile politique. Il me rassure, tout va bien, il a trouvé une piaule chez un cousin, un petit job en vue pour survivre, et les clubs de Berlin lui plaisent beaucoup. Mais il ne veut pas lâcher comme ça, et me promet qu’on en reparlera, de son idée, dès que la situation se sera calmée, il reviendras.

Ce projet d’une grande Maison des Possibles à Hanoï, ce ne sera pas pour tout de suite. La liberté d’expression n’ayant pas encore rattrapé les avancées de la liberté d’entreprise, l’Education Populaire au Vietnâm reste pour le moment une belle utopie révolutionnaire. En attendant, peut-être bientôt, un Printemps des Peuples en Asie…

So long my friend, see you on the Uncle Ho’s Trails of the World !!

H.G, Dec 2012

H.G, Dec 2012

Les liens :

… Pédagogie critique dans l’Empire du PCC…

Tout commença le soir d'Haloween...

Tout commença le soir d’Haloween…

Soirée Haloween dans un bar de Xi’An, au pied des remparts de la vieille ville. La salle est pleine de monstres en tous genres, l’ambiance est au mélange : Freak’s Power et frime arriviste, expats et jeunesse dorée, les petits princes de la Chine contemporaine s’en donne à cœur joie. Je sors fumer une clope à l’air libre et tombe sur trois punks particulièrement grimés. « Nice costumes, guys », dis-je, histoire d’engager la conversation. « We’re not disguised, fuck you ! » me répond la jeune femme aux piercings. Des vrais keupons, au pays du Parti tout puissant, Ok, ça m’intéresse. Quelques bars plus tard, j’ai maintenant tout un topo sur cette bande d’anarchistes nouvelle génération. Ils ont entre dix-huit et vingt ans, et contrairement à leurs aînés, qui ont vécu Tien An Men et craignent encore la répression aveugle dont est capable la Police du Peuple, ceux-là n’ont rien à perdre, et la rage de voir tomber le régime. Au petit matin, juste avant de monter dans le premier bus, Little Eight me laisse son numéro en me donnant rendez-vous pour le lendemain, il y a une soirée Bibliothèque Vivante dans une librairie du quartier musulman…

J’arrive une heure en avance, comme convenu dans l’après-midi, pour avoir le temps de parler avec les organisateurs. Ils sont six, tous ont moins de trente ans, mais des parcours très différents. Entre Eight, ouvertement militante, hactiviste radicale, Anonymous à ses heures perdues, et Bao, étudiant en architecture plus porté sur l’éducation culturelle des masses, il y a tout un monde idéologique. Une idée les rassemble, pourtant, c’est ce projet de « Human Library ». A l’origine, le concept est né au Danemark, où quelques volontaires ont lancé les premières expériences autour d’une idée simple : offrir une approche ludique des problèmes sérieux. Organisées en groupes locaux, les Bibliothèques Humaines visent une amélioration de la cohésion sociale en faisant tomber les barrières entre les personnes appartenant à différentes catégories socio-culturelles. Comme il est difficile de maintenir les stéréotypes et les préjugés lorsque
les antagonistes se rencontrent en face à face, les faire s’asseoir avec un «livre vivant» pour une conversation qui va droit au but permet d’agir directement sur les mentalités. Chaque « livre vivant » vient témoigner d’un préjudice qu’il ou elle a subit, d’une oppression vécue, d’un quotidien en souffrance, ce qui rend ces conversations si spéciales, très réelles, profondes, parfois crues et émouvantes.

Charly, prof de Djembé et animateur de Bibliothèque Humaine

Charly, prof de Djembé, animateur de Bibliothèque Humaine à Xi’An (et accessoirement l’un des seul rasta de Chine !!)

Lors de cette soirée à Xi’An, une femme de la communauté musulmane raconte de quelle manière s’exprime ce racisme ordinaire qui officiellement n’existe pas en Chine, tout les chinois vivant dans une grande harmonie des peuples, puisque le Parti le dit… Un vieil homme explique à quelques ados captivés comment il a lui-même persécuté les anciens du temps de la Révolution Culturelle, pour se retrouver aujourd’hui victime des mêmes quolibets… Eight elle-même n’hésite pas à faire part de son expérience du temps où elle a été strip-teaseuse pour financer ses études, et du regard des voisins, de la famille, de ces amis d’enfance qui se mettent à vous traiter de pute en pleine rue… Ce soir là, une vingtaine de personne auront échangé sur des sujets très divers, dans une attitude d’écoute et de respect de la parole tout à fait remarquable. Au fil des conversation, le discours se fait parfois plus politique, un comble dans ce pays où l’expression d’opinions personnelles est réputée si dangereuse ! Dans un régime comme celui-ci les Human Libraries trouvent une résonance particulière : officiellement, le projet n’a rien d’idéologique, aucun des participants ne vient faire de propagande ou d’agitation sociale. Pourtant, à mesure que les langues se délient, une certaine contestation se révèle, à la chinoise, toute en finesse et en images subtiles. Personne, ce soir là, n’aura la folie d’appeler à plus de démocratie ou de respect des Droits de l’Homme (on ne sait pas qui écoute!), mais il y a dans les regards une certaine connivence qui en dit long, et au moment de se séparer, toutes et tous se donnent chaleureusement rendez-vous la prochaine fois, en se promettant de raconter les histoires entendues à la famille, aux voisins, aux amis…

Michelle, étudiante & animatrice de Bibliothèque Humaine à Shanghaï

Michelle, étudiante & animatrice de Bibliothèque Humaine à Shanghaï

Et ce n’est qu’un début, le groupe de Xi’An n’a même pas encore d’existence officielle, contrairement à ceux de Beijing ou Guangzhou, cependant ses animateurs et animatrices sont pleins d’espoirs pour la suite. Ils n’ont pas encore adopté le fonctionnement classique des autres Bibliothèque Humaines, avec catalogue et système « d’emprunt » des livres vivants, mais cette façon de faire, organiser chaque soirée dans un quartier différent de la ville, leur permet pour l’instant de se faire connaître tout en élargissant le réseau des volontaires.

Une autre façon de s'exprimer...

Une autre façon de s’exprimer…

Fort de cette expérience, je grimpe dans le train pour Shanghaï avec toute une liste de personne à contacter. Là-bas aussi le groupe est tout neuf, quelque mois à peine, là-bas aussi rien de politique en apparence, mais, m’a-t-on dit, les Livres de Shanghaï sont pour certains d’entre eux des militants particulièrement déterminés… Et en effet, dès le premier soir chez Han Han, l’ambiance est plutôt bouillante. Je me suis débrouillé pour arriver le jour d’une réunion importante, et comme le groupe est assez internationale, les conversations se font en anglais, avec traduction pour les chinois qui ne le parlent pas. De cette façon, j’arrive à vraiment suivre le fil, et surtout, à comprendre que je suis en présence de jeunes intellectuels issus pour la plupart de cette nouvelle classe moyenne désabusée qui peuplent les immenses quartier résidentiels des mégalopoles chinoises (Shangai = 23 Millions d’habitants). Ils, elles, ont grandis pendant le boom économique et la transformation du système communiste en paradis capitaliste, duquel ils savent qu’il n’y a rien à attendre de bon. Alors ils tentent d’éveiller les consciences de leurs proches, et la Bibliothèque Humaine est un bon moyen de parler de choses sérieuses, de problèmes concrets, sans effrayer le quidam avec des propos révolutionnaires enragés. Et ça marche. Dans ce pays, me disent-ils, les Bibliothèques Humaines sont très bien perçues, les gens aiment se raconter, et comme ils n’ont pas l’impression de contester ouvertement le gouvernement, leur parole est plus libre, plus sincère. Et Han Han d’enfoncer le clou : « C’est ça, me dit-elle, qui fait la puissance du projet, cette façon de se parler très directement de nos problèmes quotidien, de faire ressortir nos peurs, nos haines, nos envies… Au final, il y a là un formidable outil de changement social, car les participants réapprennent à se parler librement, à se faire confiance. C’est quelque chose qui avait disparu en Chine, où tout le monde se méfie de tout le monde, et comme ça, le jour où ça pétera vraiment, les gens seront plus solidaires, plus nombreux dans la rue ! » et de rajouter : « Peu à peu, l’idée se répand. Nous voyageons beaucoup, le concept plaît et de nombreux groupes nous demandent de venir les aider à se lancer. Certains sont tout à fait conscients de tenir là un outil politique redoutable, d’autres ne se rendent même pas compte, mais ça n’a pas d’importance, ce qui compte c’est que les gens expriment leurs souffrances, que d’autres le écoutent,les comprennent, et alors, petit à petit, ça fait comme un gigantesque Cahier de Doléances à travers tout le pays. Quand suffisamment de gens auront pris conscience qu’ils ne sont pas seuls avec leurs problèmes, et qu’il y a des solution collectives, alors la Chine sera mûre pour une nouvelle démocratie ». Idée enthousiaste que ne partagent pas tous les membres du groupe de Shanghaï, loin de là, et pourtant, ce soir là, je sens chez ces jeunes gens la volonté de transformer la société à leur échelle, par le bas, sans grands discours ni démonstrations pompeuse, mais avec des moyens concrets, à taille humaine. Quelques jours plus tard, au moment de reprendre la route, après avoir vu fonctionner la Bibliothèque Humaine de Shanghaï, je suis convaincu que mon hôte a sans doute raison. Il y a certes un peu de candeur naïve dans ces rêves de révolution douce, mais après tout, comme disait l’autre : « l’ardeur, ça compte, non ? »

Human Library Team in Shangai

Human Library Team in Shangai

Pour en savoir plus :

– Le site du réseau international > http://humanlibrary.org/index.html

– Articles intéressants

> http://www.china.org.cn/china/2011-12/25/content_24244783.htm

>http://www.chinadaily.com.cn/cndy/2011-09/06/content_13626149.htm

Gonzo China !!

Gonzo China !!

Trafic chaotique, poussière et pollution sont les premières images qui marquent le voyageur arrivant à UlaanBaatar. Le capitale mongole, développée dans les années soixante par des ingénieurs soviétiques peu inspirés, était prévue pour accueillir 500 000 mille habitants. La crise de 1991 et les Zouds (catastrophes naturelles) de la décennie suivante ayant entraîné un exode rural massif, la cité en compte aujourd’hui le triple et continue à s’étendre de façon totalement incontrôlée.

UlaanBaatar, chauffage central !

UlaanBaatar, chauffage central !

Si l’on s’arrête à cette première impression, on est alors tenté de faire comme n’importe quel voyageur fraîchement débarqué : fuir au plus vite vers les steppes et goûter au charme sauvage des paysages à couper le souffle d’une Mongolie restée à peu de choses près celle de l’époque des Khans. Mais qui prend le temps d’arpenter les rues encombrées d’UlaanBaatar peut alors découvrir que sous ses airs de banlieue nauséabonde, la ville recèle un vivier culturel extraordinairement dynamique, où les artistes les plus innovants rivalisent d’ingéniosité.
Et me voilà, un matin d’automne frileux, fumant devant un café, quand un jeune homme barbu et en sandales usées jusqu’à la corde me salue avec le sourire. Nous entamons la conversation, qui, je ne le sais pas encore à ce moment là, m’amènera à faire la rencontre du Collectif Blue Sun, le groupe d’artistes contemporains le plus actif de Mongolie. Ce premier contact s’appelle Mata. Jeune français partis quatre ans plus tôt de la région parisienne, il a fait toute la route jusqu’ici à pieds, avec seulement 2000 euros en poche, demandant le pain, dormant au pied des mosquées, jeûnant aux sommets de montagnes et laissant derrière lui des installations précaires de pierres et de bois, œuvres éphémères jalonnant sa route. Adepte d’un land-art dépouillé, Mata a tout naturellement rencontré Blue Sun en arrivant en Mongolie. Le Collectif organise en effet depuis quelques années un festival communautaire regroupant en pleine nature les adeptes de la discipline, venus bâtir ensemble des installations de feuille, de terre, de bouse, de roche et de tout ce l’environnement immédiat peut leur inspirer de beau.

Mata - chemineau, esprit nomade

Mata – chemineau, esprit nomade

Après m’avoir longuement présenté Blue Sun, Mata m’invite tout naturellement à venir vivre avec lui au sein du collectif, dans l’ancien orphelinat Lotus, situé sur la commune de Yarmag, à seulement 45 minutes en bus du centre-ville. Le village, implanté sur les contreforts des collines au sud de la ville, ne compte qu’un millier habitants, une école, quelques échoppes, et est encore séparé du centre par un large no man’s land broussailleux. Cependant on devine sans peine que l’urbanisation galopante ne tardera pas à combler ce vide, et que Yarmag pourrait devenir en cinq ou six ans un autre de ces quartiers anonymes en périphérie de la capitale. A la différence qu’entre temps, Blue Sun y aura laissé des traces, et que de ce fait le village ne ressemblera certainement à aucun autre !

Bienvenue chez Blue Sun, osez passer le portail...

Bienvenue chez Blue Sun, osez passer le portail…

Bienvenue chez Blue Sun

Bienvenue chez […]

Bienvenue chez Blue Sun, la loge du gardien...

Bienvenue […] la loge du gardien…

[...] entrée des artistes

[…] entrée des artistes

Le Collectif Blue Sun est né à UlaanBaatar en 2002. Au départ, une poignée d’artistes se retrouvent autour d’une idée : imaginer une culture contemporaine dont l’identité serait à la fois internationale et spécifiquement mongole. Ouverts sur le monde, curieux et voyageurs, ils entendent s’inspirer du monde, y rayonner, tout en gardant vivant leur esprit nomade et leurs influences traditionnelles. Dix ans d’activisme plus tard, Blue Sun compte une trentaine de membres actifs, en majorité des hommes, mais aussi quelques femmes, notamment les danseuses du groupe Nomadic Waves, où les peintres Toya et Enerel… Dix années d’art contemporain exigeant et critique au cours desquels ils ont exposé dans le monde entier, animé la Blue Sun Gallery, qui accueillera autant d »expositions que de cours, d’ateliers ouverts au public, de conférences, de performances, etc. Après quelques années, ils songent à renforcer les liens qui les unissent en s’essayant à la vie en communauté. Ils entrent en contact avec la directrice de l’ancien Orphelinat Lotus, à Yarmag, et sont encore en train de s’y installer au moment où j’arrive.

[...] l'orphelinat se remplit peu à peu...

[…] l’orphelinat se remplit peu à peu…

[...] un couloir

[…] un couloir

[...] au 1er étage, évidemment...

[…] au 1er étage, évidemment…

Je suis impressionné cette grande bâtisse aux murs gris parsemés de dessins d’enfants. La nouvelle maison de Blue Sun est en plein emménagement. Les couloirs sont encombrés de toiles, de sculptures, de bric-à-brac ; chacune des pièces sert de lieu de vie et d’atelier à un ou deux artistes ; le chauffages ne sera mis en route que quelques jours plus tard, après que nous nous soyons éveillés quelques matins avec les vitres givrées de l’intérieur ! Sans parler de l’absence d’eau courante ni des toilettes rudimentaires dans la cour… Malgré la précarité, l’ambiance est celle, enthousiasmante, d’un nouveau départ. On se rend visite d’un atelier à l’autre, commentant les travaux en cours et critiquant les œuvres de chacun, on improvise des réunions qui se terminent en chansons, on partage repas et vodka… La température est proche de zéro mais l’ambiance est plus que chaleureuse.
Je suis logé dans l’atelier où vivent Rose et Mata, les deux membres étrangers du collectif. Rose est une voyageuse franco-péruvienne qui, après avoir gagné l’Asie en stop avec une troupe de cirque ambulant, a rencontré Blue Sun et décidé d’en faire partie. Grâce au collectif, elle a obtenu un visa de travail et se charge plus particulièrement de développer la partie  »ouverture à l’international ». C’est par leur intermédiaire que j’entre en contact avec les artistes.

Atelier de Rose et Mata

Atelier de Rose et Mata

Grand-père au Yack, travail en cours...

Grand-père au Yack, travail en cours…

Atelier de Rose et Mata, un tabouret conceptuel

Atelier de Rose et Mata, un tabouret conceptuel

Mata et son Loup des Steppes

Mata et son Loup des Steppes

Mes premiers interlocuteurs sont les fondateurs du collectif. Ils évoluent dans des disciplines aussi variées que la peinture, le land-art, la sculpture, et comptent à leur actif de nombreuses expositions et performances présentées dans plusieurs pays (Mongolie, Chine, Corée, Suède, Pays-Bas, Etats-Unis, etc). D’emblée, ils me présentent les projets en cours.
Dans l’immédiat, ils sont concentrés sur l’installation dans les nouveaux locaux, qui va de paire avec les 10 ans du Collectif. Pour cette occasion, ils souhaitent organiser une grande rétrospective de leur travail avec un vernissage anniversaire où ils souhaitent inviter les habitants du village. En effet, étant tout à fait conscients de l’importance d’un enracinement local, et ne souhaitant pas se couper de leur entourage immédiat, ils envisagent d’ouvrir des ateliers à destination des enfants, jeunes et familles de Yarmag. A l’heure où j’écris cet article, les trois performeuses de Nomadic Waves animent des séances de danse réservées aux filles de l’école, Hamza propose des ateliers street-art aux jeunes du quartier, et Dalkha emmène les adultes dans la montagne pour des sorties land-art. D’autres organisent des collectes de déchets dans les rues du village pour réaliser de œuvres à base d’objets de récup’…
Dans le même temps, des ateliers d’expression artistique ont été mis en place avec les enfants du nouvel Orphelinat Lotus. Ce projet, qui étaient au départ une contrainte imposée par la directrice de Lotus en échange d’un loyer modéré à Yarmag, a très vite été envisagé comme un devoir de transmission par les artistes eux-mêmes. Sachant que les orphelins sont principalement encadrés par des volontaires étrangers, certains membres Blue Sun considèrent comme étant de leur devoir d’aller transmettre leur culture et leurs savoirs-faire à ces enfants déracinés.

Mais ces actions ne sont qu’un début. Le grand projet de Blue Sun est d’ouvrir d’ici deux à trois ans un village culturel d’esprit nomade sur un terrain qui leur a été alloué par le gouvernement. Ils espèrent la signature d’un contrat avec le ministère de la culture avant la fin 2012. Cet endroit serait d’envergure internationale, avec accueil d’artistes du monde entier, et l’objectif annoncé d’une centaine de personnes vivant et travaillant dans le village. Blue Sun veut s’ouvrir au monde. Ils se considèrent comme les seuls pionniers crédibles d’un art contemporain spécifiquement mongol. Pour eux, il importe d’anticiper l’évolution de la société et d’accompagner les changements sociaux, faire bouger les mentalités… Ainsi, lors des dernières élections législatives en Mongolie, Blue Sun a fait campagne sous le nom de Parti de l’Art. Organisant campagnes d’affichage et débats publics, ils ont surtout chercher à sensibiliser leurs concitoyens aux problèmes de corruption qui mine la classe politique en place et menace durablement la démocratie. Ils se sont retirés quelques jours avant le scrutin. Au même moment, ils occupaient encore la Blue Sun Gallery, en centre ville, qui a servit de QG de campagne pendant plusieurs semaines, accueillant les conférences de presse entre deux ateliers de l’Université Ouverte, un autre de leurs projets. Après la galerie, le village artistique est leur chantier collectif le plus ambitieux. Dans ce futur espace, ils veulent à la fois loger des artistes en résidence et ouvrir au public des cours réguliers, des ateliers, des événements, etc. Ils insistent sur la nécessité de conserver une identité nomade forte, tout en étant ouverts aux influences venues du reste du monde. Ils souhaitent utiliser le village pour fédérer la jeune scène mongol.

Atelier d'Enerel et Ganzhou

Atelier d’Enerel et Ganzug

Enerel peint des moutons

Enerel peint des moutons

Four chinois servant à cuire les sculptures en farine de Ganzhou

Four chinois servant à cuire les sculptures en farine de Ganzug

Toujours dans leurs discours revient l’importance du cercle. Le cercle, ce sont les saisons qui s’écoulent, la yourte est circulaire, de même l’est le fonctionnement de Blue Sun. Les discussions concernant la vie du collectif ont lieu en cercle, les membres accordent une grand importance à l’écoute mutuelle et à la recherche du consensus. Ils portent des principes généraux, des valeurs communes, qui sont le ciment de l’identité du groupe. Sans adhésion à ces valeurs, pas d’adhésion au collectif. Dans la réalité, le cercle n’est pas une ligne où tous les individus se situent à égale distance du centre, mais plutôt un disque plein avec des positionnements à rayon variable. C’est à dire que les membres du collectifs se répartissent selon une hiérarchie subtile et non-écrite où les anciens et les plus influents sont proches du centre tandis que les nouveaux arrivants et les moins actifs se tiennent à la périphérie. Les décisions sont majoritairement prises par le centre du cercle. De là viennent aussi les principales idées et orientations futures, cependant chacun est libre de parler et les débats se déroulent selon un processus d’allers-retour permanents entre le centre et la périphérie. Ce fonctionnement est le résultat de longues années de recherches, d’expérimentations, de rencontres et d’influences, jusqu’à arriver au schéma qui préside aujourd’hui. Mais rien n’est figé et le fonctionnement du collectif est amené à évoluer chaque fois qu’une nouvelle aventure vient modifier la dynamique en cours.
Ainsi, l’installation dans l’orphelinat et l’hiver approchant vont être l’occasion d’une première expérimentation de vie en communauté, tout en étant une période favorable à l’isolement de chacun dans son atelier. Les artistes veulent concilier ce temps propice à la création solitaire et leurs envies de réalisations collaboratives. Ils se disent à la recherche d’une nouvelle âme, qui serait proche de la simplicité nomade, mais décloisonnée. Nous abordons ce sujet un soir, regroupés autour d’un repas. On sent une grande complicité lors de cette réunion dans la cuisine, en présence de quatre français (2 membres du collectif, 1 vidéaste en reportage et moi-même), une journaliste australienne qui suit le Collectif depuis quelques temps, et une dizaine de membres de Blue Sun.
Dalkha est le chef spirituel de la tribu, son aura est très forte et son rôle tout à fait central. Il est le plus reconnu et le plus influent au sein de Blue Sun. Chacune de ses interventions est très importante et lorsqu’il prend la parole, tous se taisent pour l’écouter. En tant qu’artiste, il revendique la peinture, la sculpture, le land-art et d’autres performances. A plusieurs reprises, il monopolise la parole. C’est un leader extrêmement charismatique, et je serais tenté de voir en lui un véritable gourou si d’autres, comme Ganzug ou Bolto, ne venaient régulièrement le contredire, mettre ses thèses en doute ou avancer d’autres opinions… Et puis, c’est celui qui manie le mieux l’anglais, ce qui justifie qu’il réponde souvent à mes questions à la place des autres.
Entre autre disciplines pratiquées par les artistes présents à Yarmag, il y a le street-art (graff, pochoirs et affichage), les arts traditionnels mongols (danse, chant khoomi, lutte, etc), la photo et le photomontage, le design sur métal, des performances en tous genres, les installations nomades, la vidéo, l’écriture, la danse, le théâtre, certains font de la couture, d’autres jouent de la musique, Ganzug fait des sculptures à base de farine, Bolto explore les faces cachées de la Yourte, Enerel peint des moutons (sur toile et en vrai), etc. Pour tous, cette appartenance au collectif est une source de transformation personnelle. En s’influençant les uns les autres, ils arrivent à une meilleure compréhension du monde, voient leur vie évoluer en mieux développent un style et une pensée plus personnelle. Ganzug définit son parcours au sein du collectif comme un processus de conscientisation perpétuel, où il apprend des autres autant que les autres apprennent de lui. A Yarmag, les ateliers sont ouverts à tout le monde, à la façon nomade, on entre sans frapper, que ce soit pour discuter, dire bonjour ou prendre un café. Il n’est pas rare, non plus, de venir voir le travail en cours des collègues et donner son avis, critiquer, conseiller… Les débats se transforment facilement en soirées chansons qui se prolongent jusque tard dans la nuit.

Repas le dernier soir (dgàd): Boldo, Toya, Dalkh'Ogir, Mata, ?? (help), Enerel, Rose

Repas le dernier soir (dgàd): Bolto, Toya, Dalkh’Ogir, Mata, ?? (help), Enerel, Rose

Alors que mon séjour touche à sa fin, je suis impressionnée par la quantité d’informations que j’ai récolté en si peu de temps. Les artistes sont généreux dans leur communication et sont manifestement fiers de leur travail. Il est vrai que je n’ai pas rencontré beaucoup d’équivalents au cours de ce voyage. Loin de vivre reclus dans leurs tours d’ivoire, où ils pourraient se contenter d’observer le monde de loin, ils considèrent comme essentiel de vivre en prise avec le réel. Impliqués dans le vie politique de leur pays, dans les vie des communautés locales, dans l’évolution sociale de la Mongolie… Ils mènent plusieurs projets de front et ne reculent devant aucun défi.
Au matin du 18 octobre, alors que le train démarre doucement, je regarde défiler le paysage au soleil levant, et me dit que je serais bien resté quelques semaines de plus. L’hiver est déjà là, déjà rude, mais qu’importe la neige et le vent du nord, lorsqu’on est invité au sein d’une famille aussi chaleureuse que Blue Sun ?
Ciao les amis, à la revoyure…

Premières neiges sur les hauteurs autour d'UlaanBaatar

Premières neiges sur les montagnes au sud d’UlaanBaatar

Plus d’infos (in English):

Cour de l'Orphelinat Lotus

Cour de l’Orphelinat Lotus

Yarmag, au pied des collines

Yarmag, au pied des collines

Yarmag, vue sur UlaanBaatar depuis le toit de l'orphelinat

Yarmag, vue sur UlaanBaatar depuis le toit de l’orphelinat

Yarmag, à l'heure de pointe...

Yarmag, à l’heure de pointe…

Repas le dernier soir (dgàd): Boldo, Toya, Dalkh'Ogir, Pierro, ?? (help), Enerel, Rose

Dernier soir, avec les fondateurs du collectif

L’expression « bouffer de la route » a-t-elle un sens ? Dans mon cas ce serait partir de St Pétersbourg (Russie) et arriver à Beijing (Chine). Entre les deux, 3 étapes : Moscou, Irkoutsk et Oulan-Bator. Pour les amateurs de chiffres : 10 000 Km, 150 heures de train, 20 parallèles, 76 méridiens, 5 fuseaux horaires… Le tout en 46 jours et autant de bouteilles de vodka !
Pour les autres, résumé en quelques flashs…

En plein centre de St Pétersbourg, une plage au bord de la Neva…

3 septembre 2012, 8h du matin : arrivée à St Pétersbourg. Il pleut. Marcher des heures sans le moindre rouble en poche avant de trouver enfin un ATM et pouvoir gagner son auberge en métro… Ah ! Le métro… La civilisation à portée de tous pour le prix d’un token.
A SP, le Cuba Hostel, un refuge pour backpackers chaleureusement accueillis par une équipe incroyable de gentillesse et de sympathie. Mille mercis à Anja, Oxana et l’amie Natacha. Sans oublier Pacha, pour cette balade nocturne à la levée des ponts, sous la pluie en compagnie de 2 adorables thaïs , 1 mexicain déjanté, 1 japonaise lunatique et 1 français très studieux – mémorable beuverie le long des quais jusqu’à la dernière bouteille du matin : « Happy Birthday Alfredo ! », et hop, un petit coup de vodka pour fêter ça !
Visite (ben oui quand même) en compagnie de Tacha, du Musée de l’Hermitage, l’un des plus beaux du monde. Rester scotché devant les Matisse, les Renoir, les Van Gogh… Découvrir au détour d’un couloir l’époustouflant « Départ pour le marché » de Constant Troyon, et rester pendant plusieurs minutes la bouche ouverte, stupéfait de tant de réalisme et de maîtrise dans le jeu des lumières… Puis se détendre en allant buller au soleil sur l’improbable plage de l’île Zaïatchii ! Revenir à l’auberge et débattre avec les camarades voyageurs du nombre de jours nécessaires pour visiter l’Hermitage en entier. A raison de 60 000 œuvres exposées dans environ 1000 salles, si on compte deux minutes par œuvre (déplacements de l’une à l’autre inclus) ça nous fait 83,33 jours de visite, un peu plus avec les pauses pipi ! Résultat obtenu après moultes délibérations et quelques verres de vodka…
Poser mon sac chez Tony et Olga, petit couple krô mignon qui vit dans une coloc’ géante à la russe (9 chambres, env 20 personnes). A peine soulagé de la charge, grimper sur le rebord de la fenêtre et trouver la vue très belle. Puis, à l’invite de Tony, crapahuter sur le toit et trouver la vue encore plus belle, mais monter sur le toit d’à côté et avoir une vue à 360° avec les reflets du soleil sur les flèches dorées des cathédrales, et faire le tour du bloc sans toucher terre, tout en croisant quelques autochtones dans leurs activités quotidiennes : dégustation de bière pas chère, culture clandestine du chanvre, bronzette au soleil, échecs, durak (jeu de carte super compliqué) et bien sûr : Vodka !
Accompagner Tony et Ola sur Nevsky Prospekt et assister à leurs perfos de feu jusqu’à ce que les flics nous délogent, alors bon, pour pas rester sur une déception, ils décident de rentrer à la maison pour m’enseigner l’art et la manière de boire une bouteille de Vodka.

Ola & Tony jouent avec le feu !


Le dernier soir dans la coloc, rencontrer Anton, militant d’origine biélorusse, réfugié politique en Russie, animateur du mouvement Occupy Russia et hacktiviste multi-cartes à ses heures perdues. Avec lui découvrir le dessous des cartes géopolitique russes, parler de Voïna, Pussy Riots et quelques autres… Mais surtout, moment d’émotion incroyable, alors qu’il tente de parler d’une catastrophe récente (inondation) dans la ville de Krymsk, ses yeux s’embuent et sa voix déraille. Il ne trouve plus ses mots en anglais alors saisit son ordinateur et tape sur google trad :
« правительство скрывает колличество жертв и утверждает что погибло только 171 человек, но на самом деле они утопили 6000 человек, я работал в крымске волонтёрам, город был закрыт для вьезда, бля обычных граждан, и мы работали на уборке трупов, в первый день мы загрузили 356 человек в фургон рефрежератор, а таких как мы были тысячи людей которые приехали помочь… »
A mesure qu’il écrit, le logiciel traduit et je découvre peu à peu l’histoire, ici en brut, telle que  »translatée » par le robot :
« Government hides the surprising number of victims and said that only 171 people were killed, but in fact they were drowned 6000, I worked in Krymsk volunteers, the city was closed to the entrance of a fucking ordinary citizens, and we worked on cleaning the corpses, the first day we loaded 356 refrezherator people in the van, and we were like thousands of people who came to help… » – A 4h du matin boire une dernière vodka en compagnie d’Anton qui part pour Moscou et m’y donne rendez-vous dans quelques jours pour participer à la Marche des Millions.

Masha & Dasha, mes hôtes moscovites

13 septembre, Moscou. Retrouver Masha & Dasha, les jeunes russes hyper-attachantes que j’avais hébergé 4 ans plus tôt à Lyon, toujours aussi souriantes, toujours aussi actives, mais peut-être un peu moins délurées, et peut-être un peu trop macquées ! Petite déception passagère… Masha bosse pour le Bolshoï, où j’aurais droit à une visite privée des coulisse et de monter sur la scène à trois heures de la première d’un nouveau Casse-Noisette, alors que les techniciens s’activent pour finir les derniers réglages… Impressionnant ! Je demande à Masha combien coûte une place en loge présidentielle, le magnifique balcon tout ornementé que j’aperçois là-bas ? Réponse : si tu as 500 000 roubles pour la place et à peu près autant pour le bakchich, tu peux espérer y poser ton cul d’ici cinq à six mois… Sans appel.

Visite du Bolshoï pour moi tout seul !


Avec Dasha, en revanche, je me retrouve à la Plateforme, un centre d’art et de spectacle non loin du métro Kurskaya. Là cohabitent une vingtaine de galeries tremplin, petites scènes, ateliers, bistrots et murs pour graffeurs, tous plus ou moins dédiés à la jeune scène moscovite. J’assiste à la très surprenante représentation d’un spectacle mêlant 7 danseurs et 1 comédienne sur une musique originale interprétée en live par 6 musiciens. Le texte, écrit à la première personne, est inspiré de témoignages de soldats revenus de Tchétchènie. Le spectacle est très beau, très fort, j’en prends plein la gueule et ressort sacrément marqué… Pour me remettre, rien de tel qu’une petite vodka en compagnie de l’équipe du spectacle…
Le lendemain, c’est la Marche des Millions : grande manifestation unitaire à l’appel de tout ce que la capitale compte d’opposants à Vladimir Poutine. Une centaine de milliers de personnes se rassemblent au métro Pushkinskaya et entre sur le parcours du cortège en passant un dispositif policier démesuré. Rien qu’à l’entrée, ils sont au moins dix à chaque portique (pire qu’à l’aéroport), plus les chiens, et ensuite ils délimitent le parcours en formant un cordon continue de chaque côté des différents boulevards traversés, je dirais environ 6km de flics et militaires en tous genres, le tout saupoudré de quelques hélicoptères… En cherchant mon pote Anton, je tombe sur 2 journalistes de Radio France à qui je pose deux ou trois questions sur leur analyse de la situation, mais ceux-ci, plutôt blasés, ne répondent qu’évasivement avant de s’éclipser pour aller se taper la cloche au resto, très pro… Je continue à chercher et trouve à peu près tout le monde, des antifas très en colère aux LGBT pas contents, en passant par les vieux trotskos paranos et les cocos néo-bobos… Mais toujours pas trace d’Anton. Lorsque je distingue enfin deux pauvres drapeaux oranges siglé « Occupy Russia » qui flottent au loin, je me précipité sur eux et fini par apprendre que mon rencart n’a pas pu passer la sécu et s’est éclipsé discrètement avant que les condés ne s’intéressent de trop près à son cas… Bon, tant pis, je vais me consoler avec une petit vodka.

Moscou, la Marche des Millions…


Le jour du départ, je suis tout excité. Pensez : le Transsibérien, un rêve de gosse !! Je prépare mon sac en prenant tout mon temps, persuadé que le train pars à 22h. Et puis, au moment de mettre le billet dans la même poche que mon passeport, je jette un œil… Stupeur : je me suis trompé de billet, j’ai confondu avec le Irkoutsk/Oulan-Bator, le train que j’étais censé prendre ici, à Moscou, est parti depuis 4h !!! Sueurs froides et malaise, je téléphone à l’agence, mais ils ne peuvent pas faire grand chose hormis me conseiller d’aller sans tarder à la gare et de changer le billet pour le prochain train… Quelques métros, queues aux guichets et pourparlers plus tard, j’arrive à échanger ma troisième classe ratée contre une couchette en seconde qui pars le soir même, à minuit. Ouf ! Rassuré, je vais attendre au bar du coin en sirotant une petite vodka. Je me dis que sur ce coup là, j’ai probablement battu mon record personnel de connerie, mais plus de peur que de mal.
Ayé, me voilà bord du Transsibérien. Première surprise : que des russes ! Curieux, je tente de converser mais personne ne parle anglais. Finalement, je dégote Vadim, qui est entraîneur de l’équipe russe junior de kickboxing et revient d’un championnat à Bratislava. Celui-ci m’explique que si j’avais eut mon autre train, le Moscou-Pékin n°4, je me serais trouvé entouré de touristes. Mais là, je suis dans le Moscou-Khrabarovsk n°44, que les étrangers ne prennent presque jamais. Ma bourde initiale, pour laquelle je me serais volontiers giflé, se révèle finalement être de très bon aloi, me voici parti pour 4 jours de folie, immergé dans le russkof jusqu’au cou…

Une étape du Transsibérien, parmi tant d’autres…


Vadim, Kolas, Katya, Irina, Dmitri, Sofia, Anton, Sergeï et tous les autres… Grâce à vous ce voyage est marqué dans ma mémoire. 96 heures de picnic non-stop, à déguster vos spécialités de toute la Russie ; de poilades, à entendre vos histoires délirantes et à tenter d’apprendre votre langue ; de débats historiques sur l’ampleur de la déculottée infligée à la Grande Armée Naboléonaine… Mais aussi de longues rêveries solitaires en regardant par la fenêtre. Le paysage ? Taïga, Taïga, Taïga pendant 6000Km… A noter, également, cette inoubliable soirée au wagon resto, invité par un général en retraite et deux membres du Rotary Club, qui régalent jusqu’à plus faim et rincent jusqu’à l’excès, allant jusqu’à transvaser une bouteille de vodka dans une autre, plus jolie, de cognac, à l’aide d’un billet de 1000 en guise d’entonnoir, qu’ils dédicacent et me laissent en souvenir…

Arrivée à Irkoutsk de nuit, sous la pluie. Rencontrer la délicieuse Julia, mon hôte, et l’accompagner à un concert de balalaïka électrique endiablée, par un duo de zikos bien allumés, avec qui nous éclusons vodkas sur vodkas jusqu’au petit matin, tandis que je me fais draguer par un journaliste gay complètement pété. Le lendemain soir, rencontre avec Nico, un pote de Julia, voyageur installé sur l’île d’Olkhon, où je compte justement aller faire un tour. Il me file les bons tuyaux. J’ai entendu parler de la Philoxénia ? Bien sûr qu’il connaît ! Ce refuge pour backpackers est tenu par Sergeï, seul CouchSurfeur de l’île et actuellement son meilleur pote. Un russe qui a étudié la philo à la Sorbonne et rencontré Dieu sur une île grec, où un pope orthodoxe sibérien lui a proposé de devenir son sacristain, ce qui l’a fait débarquer sur Olkhon, avec femme et enfants, pour devenir sonneur de cloches de l’église orthodoxe de Khoujir. Problème : Sergeï est en vacances. Nico, qui vit au Nikita’s Homestead, me conseille de tenter le coup chez lui, où je pourrais sûrement négocier un bon prix…
Le lendemain matin, levé très tôt après une nuit sans dormir, malade comme un chien et fiévreux comme un cheval, je m’écroule dans le bus et pionce pendant les 6 heures du trajet. Arrivé à la Philoxenia, je constate que c’est effectivement fermé, et me dirige donc vers le Nikita’s. Premier jour parfait : bonne bouffe, grosse sieste et banya (sauna russe) réparateur, je vais déjà mieux ! Ce soir là, je refuse tout de même la petite vodka de bienvenue, soyons un peu sérieux !

Olkhon : un des 5 pôles mondiaux de l’énergie chamane


Un semaine sur l’île d’Olkhon : Orgies de poisson frais ; Jardinage et bricolages en échange de nuitées gratis ; Banya éthylique en Cie d’Heini (mignonne finlandaise), Justine (sympathique française) et les Vamos Primo (que Nico fini par sortir du sauna avant qu’ils ne s’y endorment complètement torchés) ; Longues histoires de voyages le soir au ‘bistrot français’ ; Grandes balades côtières dans des paysages à coupé le souffle ; Nadia, la charmante slaves aux yeux noisettes qui m’envoie visiter les chamanes, cette bande de charlatans, plus alcooliques que guérisseurs ; Baignade dans l’eau gelée, parce qu’il paraît qu’il faut le faire, sans oublier, dès qu’on sort, la petite vodka qui réchauffe…

A Khoujir, j’ai trouvé un semblant d’éducation populaire en découvrant l’existence de « Berkoute » (Aigle Royal). Il s’agit d’une association qui organise différents projets environnementaux et culturels avec les jeunes de la région. J’en parle avec Natalia lors d’un entretien, et elle me raconte avoir lancé cette idée dans un soucis au départ purement écologique. Avec des enfants et ados du village, ils allaient ramasser les déchets, nettoyer les plages, les sentiers, recycler ce qui était recyclable, etc.
Ces opérations « poubelles », aux cours desquels les participants faisaient aussi de la sensibilisation en peignant des panneaux pour demander aux gens de ne pas jeter leurs ordures n’importe où, a eut un impact certain. Aujourd’hui l’île est beaucoup plus propre qu’avant. Cependant Natalia relativise la part de Berkoute dans cette réussite en rappelant que le développement du tourisme a aussi eut un effet certain ! Mais ces activités ne passionnant pas les jeunes (tu m’étonnes!), l’association s’est rapidement essoufflée. Par la suite, ils ont relancé la dynamique en élargissant les activités proposées. Les jeunes peuvent aujourd’hui participer à des projets culturels ou sportifs. L’association, grâce a quelques financements publics, a même réussi a ouvrir une école de musique qui emploie deux professeurs à plein temps et compte une cinquantaine d’élèves. Cette école, imaginée par Natalia, rend Nikita super jaloux puisque son club de badminton (il est lui-même ancien champion de ping pong) ne compte que 7 jeunes sportifs !!
Aujourd’hui l’association va son petit bonhomme de chemin. Les enfants partent en camp dans la région, créent des spectacles qu’ils vont jouer un peu partout (même en France!), organisent des soirées ciné… Natalia admet qu’elle est probablement pour une bonne part dans le développement culturel local. Avec l’arrivée de la manne touristique, la face de l’île et particulièrement Khoujir ont été transformés. Natalia souhaite que Berkoute participe à un éveil des consciences qui empêcherait les habitants de perdre leur identité culturelle en plongeant tête la première dans le mirage du progrès et la consommation à tout va que permet l’argent facile. Elle aimerait que les gens du village n’oublient pas leur mode de vie traditionnel. Pour cela elle projette d’ouvrir un petit musée ethnographique où elle travaillerait avec les gens à mettre en valeur le patrimoine Bouriate ainsi que ceux des autres peuples de la région du Baïkal (Tatars, Khalkhas, Yakoutes, etc).
Cependant ce désir de sauvegarde d’un mode de vie est contrarié par la réalité des faits : la plupart des jeunes ne rêvent que d’exil. Dans leur immense majorité, tout ce qu’ils souhaitent c’est partir étudier, puis travailler à l’Ouest de l’Oural ou bien en Asie. Quand ils reviennent au pays, c’est souvent qu’ils ont réussi ailleurs mais veulent fonder leur famille et voir grandir leurs enfants ici.
La conversation s’oriente alors sur des considérations légèrement plus politiques. Lorsque je demande à Natalia si elle pense que Berkoute a un rôle à jouer en terme d’éducation citoyenne, elle hésite à me répondre et évite le sujet. La communauté est très autonome, m’explique-t-elle, mais certaines tâches incombent au gouvernement local (Oblast d’Irkoutsk) ou national, comme le renouvellement des vieux instituteurs de l’école où la construction d’un réseau d’eau potable (l’île est ravitaillée par camions citernes). Sur certains sujets, elle pense que l’association pourrait être force de proposition, mais d’une manière générale, elle refuse catégoriquement de voir Berkoute associée aux enjeux politiques locaux, malgré la position de notables qu’elle et Nikita occupent à Khoujir… Nous concluons l’entretien par une visite des nouveaux locaux de l’école de musique, puis la patronne des lieux s’esquive avant que je ne la relance sur un sujet trop sensible… Fin de l’entretien, j’ai quand même gagné le droit de rester 3 jours de plus, logé, nourris, en échange d’un peu de jardinage et quelques coup de mains.

Entretien avec Natalia, en terrasse du Bistrot Français – Khoujir, Sibérie…

Et voilà, retour à Irkoutsk, sous la pluie, mon sac non protégé sur le toit d’une machtriochka surchargée, aux pneus lisses comme des culs de bébé… Pour se remettre de ces émotions et en attendant le train du soir, quoi de mieux qu’un petit verre de vodka ?

Salut Lénine, à la prochaine !

2 octobre 2012, 6h du matin, arrivée à Oulan-Bator Tabor, Mongolie.2 octobre 2012, 6h du matin, arrivée à Oulan-Bator, Mongolie. Il fait beau malgré le nuage de pollution qui recouvre la ville. Dans le taxi qui m’emmène à l’aéroport, je regarde défiler le paysage sordide de cette capitale surpeuplée, des corbeaux zèbrent le ciel, la fumée sort des cheminées, des hommes en bottes de cuir chevauchent sur les collines, j’ai 32 ans aujourd’hui.
Quelques cafés plus tard, l’avion de Papa arrive enfin et nous tombons dans les bras l’un de l’autre, émus. Il y a aussi Mina, notre adorable guide francophone, et Sandak, vieux chauffeur malicieux. A peine le temps de souffler, on embarque, visite du grand temple bouddhiste, resto, visite d’une fabrique de cachemire, départ pour la steppe… Dans le 4X4 qui nous emmène au Parc National d’Hustai, nous regardons défiler les paysages sans fin, les troupeaux, les collines arides… Le soir, arrivé dans un camp de gers au beau milieu du parc, Mina et Sandak décident de marquer mon anniversaire et m’offre, devinez quoi ? Une bouteille de vodka !

Père et fils en Mongolie


Au petit matin, nous allons observer les chevaux sauvages, plus tard, un peu plus loin, ce sera balade en chameaux. Mais surtout, les rencontres avec les nomades, qui en quelques mots à peine nous donnent de superbes leçons d’existence. Bien sûr, comme le veux la tradition, à chacune de ces rencontres nous dégustons l’Airag, bière mongoles à base de lait fermenté… Et puis cette scène mémorable, au retour des sources chaudes, dégustation de vodka au beau milieu d’une vallée sauvage, avec tout le cérémonial : jeter trois gouttes au vent avant de siffler son verre…

Pause vodka au milieu de nulle part…


Fin du périple, retour à Oulan-Bator. Journée shopping avec le père, et pause croissants à la Boulange, un café français où je rencontre Mata, jeune artiste voyageur, qui m’invite chez lui, affaire à suivre… Le lendemain, c’est l’heure du départ pour papa, et nous sommes tous les deux terriblement émus de nous séparer. Nous nous embrassons chaleureusement, et de grosses larmes se mettent à couler lorsque je le vois s’éloigner vers l’embarquement.
Le lendemain, je retrouve Mata et nous causons pendant à propos de tout, de nous, de nos voyages, du projet de village culturel sur lequel il travail avec les artistes du Collectif Blue Sun… Je décide que tout cela me plaît et suit le bonhomme jusqu’à Yarmag, au sud de la ville, dans un orphelinat désaffecté ou Blue Sun a choisit de s’installer en communauté. Pour fêter mon arrivée, Mata me propose d’ouvrir une petite bouteille de vodka, que nous dégustons en compagnie d’Alban, un camarade voyageur sur le départ…

Mata et son Loup des Steppes


Ah ! Yarmag ! Quelles journées magnifiques en ces lieux… L’énergique et enthousiasmante Rose, voyageuse au long cours ; les Blue Sun, mais je vais écrire un autre article sur eux ; cette soirée à UB (avec Antonin de France, Malou d’Australie, Johnny de Corée, Joey et quelques fiers mongols) ; cette longue randonnée dans la montagne, hors des entiers battus, dans une vallée interdite ou Mata a trouvé un superbe bois séché dans un pierrier, que nous ramenons à dos d’homme ; cette réunion avec les artistes qui se finit en chansons jusqu’au bout de la nuit ; cette visite au Narantuul (le marché noir), où je me rate en sautant un ruisseau et me retrouve les pieds complètement gelés jusqu’au soir, sauvé par une grande bassine d’eau bouillante, le pied ! Ce dernier soir à l’orphelinat, bouffe avec les artistes, puis visite des ateliers, puis Antonin qui arrive alors que personne ne l’attendait plus et c’est la fête jusqu’à 4h du mat’… Avec, bien sur, au moment de dire au revoir, une dernière vodka pour la route…

Soirée avec les artistes du Collectif Blue Sun


Retour à UB. Préparatifs du départ, dernière nuit au Golden Gobi Guest-house, minibus pour la gare à 6h du mat’ et c’est parti pour la dernière étape en train. Je regarde le soleil se lever sur les vallées couvertes de givre. Il fait -7° et je frissonne en pensant à mes amis restés dans cette grande bâtisse inchauffable (mais finalement si, apprendrais-je plus tard). Un peu triste, tout de même, de les quitter aussi vite. Mais je reviendrai, me dis-je en souriant, on finit toujours par revenir là où il y a des amis pour vous accueillir…
Je pense à la chanson de Corringe, dont mon père est fan :
La route m’appelle et m’attire / A l’est, à l’ouest, au sud au nord
Ce soir ici, j’ai trouvé un lit / Demain je coucherai dehors
Beaucoup de routes ramènent vers vous / Mais la route m’entraîne toujours
Et j’ajoute des lieues et des lieues / Aux lieux qui me séparent de vous.
Oh, bien sûr, j’ai souvent faim et froid / J’ai envie de m’arrêter parfois
Mais ma route m’entraîne toujours / Désir de concrétiser un symbole
De posséder l’unique beauté / Que l’on nomme Liberté.
Que m’importent droits et doctrines / Ma seule loi c’est la fatigue.
Que m’importe le temps qui passe/ Quand mon seul guide est le hasard.
Quelquefois une longue halte / Pour satisfaire une compagne
Mais le vent qui crie et qui passe / M’invite à prendre le départ.

5h de l’après-midi à Pékin, il ferait très beau sans le smog…

30 heures et une frontière plus tard, où lorsqu’il a fallut finir les bouteilles de vodka en trop pour ne pas payer les taxes, tout le monde a été très solidaire ! Me voici en gare de Beijing. Avec l’amie Heini, qui a voyagé dans le même wagon que moi, nous errons quelques minutes à la recherche d’un ATM pou retirer nos premiers Yuans, puis prenons le métro, nous séparant quelques stations plus tard… Coup du hasard, je la recroiserai quelques jours plus tard, à l’autre bout de la ville, alors qu’elle se rend à l’aéroport pour s’envoler vers Moscou… Est-ce un signe ? Te reverrais-je un jour, ailleurs, jolie scandinaves aux yeux turquoises ?
Je sors du métro et me dirige vers le Far East Hostel, l’air est chaud, plus de 20°, je suis vite en sueur. A travers le ciel saturé de pollution, je vois le soleil qui peine à briller. Je me perds un peu dans les ruelles du vieux hutong et découvre, émerveillé, les senteurs, saveurs et autre splendeurs de ce quartier génial. A peine arrivé je suis déjà fan !
Check-in, passeport et enregistrement, je trouve ma chambre et pose enfin mon sac. Je m’allonge pour méditer.
Me voilà en Chine, que faire ?
Une heure et un litre de thé vert plus tard, c’est décidé : j’arrête la vodka.

Beijing, welcome to the 798 Art District !

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Si ce n’est l’Europe en tant que continent, j’ai au moins quitté l’Union Européenne… Depuis une semaine je lis en cyrillique et divise mes roubles par 40 pour avoir une idée du prix en euros… Il fait beau plusieurs fois par jours, mais pas tous les jours… Je suis assis dans un parc, derrière une église orthodoxe dont les coupoles aux couleurs éclatantes chatouillent les yeux, et je repense à ces derniers mois depuis que j’ai quitté la France… En quelques flashs, ça donne :

Bruxelles – orgie de frites croustillantes et de bières toutes plus voluptueuses les unes que les autres… Boire des gueuzes en refaisant le monde au bar du Chab (Fondation V. Van Gogh, auberge de jeunesse et foyer de jeunes travailleurs), en compagnie de Corina, Enzo, Pierrick, Laurent et toute la clique – Inaugurer la « Non peut-être ! », bière artisanale – Une mémorable cuite plus tard me sentir suffisamment déraciné pour goûter aux matchs de la Coupe d’Europe, dans cette capitale européenne aux fenêtres couvertes de tous les drapeaux… Mais ignorer superbement celui de cette équipe soit-disant mienne car une ravissante jeune Zinneke vous laisse savourer son sourire et ses yeux tandis qu’elle se raconte – Profiter de l’appartement gracieusement mis à disposition par Victor, architecte et photographe de talent, dévorer son livre, danser toute la nuit à poil dans le salon et grâce-matiner avec délectation sur la mezzanine – Finir le séjour en mode squat au Khédive, la salle de concert la plus crado de la ville, où le sur-festif camarade Myra me file un bon gros coup de jeune…

Rotterdam – arrivée chez l’adorable Francien, volontaire au Buurtcentrum, un genre de maison de quartier autogérée, ou elle donne des cours de langue et de vélo à des femmes étrangères – Longues marche dans la cité industrieuse – Le pont Erasmus, monumental, et le « Santa Claus with a Buttplug », provocateur, qui se dresse en Pervers Noël en plein centre ville…

Delft – jolie vieille ville bien conservée, avec sa tour penché, comme à Venise, mais surtout, 5 ans après notre rencontre à Barcelone et la Festa Major de Sitges, revoir la ravissante et so sexy Ania, exquise polonaise, maintenant perdue pour la cause car mariée à un (malgré tout) chouette lascar allemand, seul autorisé à couvrir de baisers ses jambes aux lignes si élégantes…

Den Haag – retrouver mon vieux pote Philip, toujours aussi cool, nos discussions toujours aussi passionnantes, et rencontrer sa compagne, la si sympathique Savina, qui travaille comme lui au Tribunal Pénal International, être hébergé par ce couple germano-québécois et aller voir Spiderman en 3D (à chier, à mort les multiplex !) entre deux longues discussions sur les fonctionnement des instances du TPI – Pour finir, s’offrir un énorme pétard d’une excellente sativa sur une plage ensoleillée quasi déserte…

Groningen – retrouver Farah, émoustillante jeune hollandaise connue à Lyon, rencontrer son mec, Youroun, qui travaille dans un coffee shop et avec qui j’aurais droit à une mémorable dégustation de haschisch, m’endormir au petit matin la tête chavirée d’idées sublimes…

Bremen – traîner des jours entiers au Festival de la Breminale, assister au spectacle déjanté de Ben et sa clique puis rencontrer la talentueuse Rilke, comédienne-clown-performeuse qui vit au Bauwagen, le village wagon situé derrière la gare, et apprendre qu’il existe un bon millier de communautés comme celle-ci à travers l’Allemagne – et aussi, toujours à la Breminale, être fasciné par la voix de la si jeune chanteuse de Still in Search, un groupe rock excellent…

The KulturKosmos épisode : « Nous partîmes de nuit avec Gunnar et Toma à bord d’un camion de location pour aller rendre les tentes prêtées par l’équipe du Fusion Festival à ceux de la Breminale. Il était 23h et le ciel nous tombait sur la tête à pleines baignoires, des rideaux de flotte qui tambourinaient sur la carlingue. Trois heures de route. Nous parlions tout le long du trajet, de la vie, du monde, de contre culture, de voyages, de politique, de graff, de femmes et de sexe. Nous parlions vite, sans interruption, passionnément, je pensais à certains passages d »On the Road », de Kerouak, j’avais l’impression d’y être… Arrivée nocturne impressionnante : traversée de l’ancienne base aérienne russe reconvertie en friche culturelle dans une obscurité sans étoiles, installation rapide sur les gradins d’un grand théâtre circulaire et balade jusqu’au cuisines pour un copieux casse-croûte suivi de l’indispensable thé+somnistick. Nous nous couchâmes au petit jour, devinant déjà que nous étions dans un endroit hors-normes. Levés dans la matinée, nous allâmes nous sustenter d’un royal frühstück. Puis, Gunnar ayant à faire, il nous dégota deux vélos afin que je partisse découvrir cet incroyable site en compagnie du jeune Toma. Impression de rouler dans un rêve ensoleillé, une espèce de zone idéale, utopie enracinée dans le concret, gigantisme appliqué d’une ville freaks désertifiée, le paradis fantôme de l’underground… Plus tard nous retrouvâmes le larron et l’aidâmes à décharger le camion, en classant les toiles, bâches et nombreux mâts par tailles, de deux à cinq mètres. Suite à quoi nous allâmes piquer une tête dans le petit lac artificiel creusé par les artificiers fous de ce perpétuel bombardement des sens. Sur le chemin, un dragon émergeait de terre, mirage de vouivre en pays Saxon… Puis Toma s’en allât. J’aidais Gunnar à trier des centaines de caisses de bières vides, consignées, et nous retournâmes au lac pour le coucher du soleil – féerique – un tableau du ciel se dessinait sur l’eau du lac à mesure que le vent tombait… Au retour, nous cuisinâmes un énorme gâteau aux pommes vegan pour la cinquantaine de personnes encore présents sur le site. Le lendemain, je me levais à peine moins tôt que mon collègue, pour arriver au frühstück et apprendre que celui-ci venait de me dénicher un voiture pour Berlin, deux heures plus tard. La perfection toute germanique de ce timing me réjouis.  Deux charmantes punkettes blondes aux sourires ravageurs me conduisirent  à travers la pluie jusqu’en gare de Berlin, ou j’allais prendre le train pour Leipzig. L’une d’elle se rendait le lendemain même au festival Chalons dans la Rue, je lui filais quelques tuyaux… De tout cela je garde la sensation incroyable d’un gros trip au LSD qui serait devenu réel, une base militaire transformée en fantastique playground fur adults… sans oublier les wagons… » (toutes les photos là)

Leipzig – en arrivant je pense qu’il faut dire la vérité sur l’Allemagne de l’Est : ça sent la merde en été ! Je comprends que les vieux teutons aillent tous se dorer la pilule au soleil de la méditerranée dès qu’ils atteignent l’âge de la retraite !! A part ça ? La jolie Josi qui m’ensorcela, j’aurais tombé dans ses draps s’il n’y avait eut le gars Bela, son mec à elle, qu’elle trompait pas, et pourtant : sa peau cuivrée sortant du lac, Ah ! les lacs de Leipzig… Et puis, au sortir de la Parade Intergalactique, une fête mémorable, longue nuit de transe s’achevant sur ces mots griffonnés à la hâte : « Attendre le matin, quand tout semble dormir, et voir un corbeau s’envoler en double ; un carré d’habitants s’éveiller ; une pie s’accrocher à la gouttière pour scruter par le velux ; les cendres de la dernière cigarette qui tombent de quatre étages ; dans les plants de tomates, des corneilles prélever leur dû ; la belle hôtesse se fâcher pour de faux avec son galant trop imbibé ; le vent calmé, quelques nuages s’agripper aux sommets des hauts fourneaux ; une parabole enlaidir le vol du héron ; et la lune, qui résiste à toutes nos ivresses humaines » – Interlude policier : 10€ ! Pas de lumières sur mon vélo et grillage nocturne de feux rouge – Et puis le Meta Rosa, bien sûr, et encore un village de wagons…

Dresden – être accueilli par Myrto et Stefan, qui organisent des échanges européens de jeunes et t’invite à passer le week-end avec eux chez la sympathique Crissie, qui à peine arrivé t’emmène te baigner à poil dans un chouette petit lac de forêt – Découvrir la  »juggling connexion » avec des représentants Espagnols, Italiens, Serbes, Tchèques, Lituaniennes… Et puis retrouver Amy, enfin ! Ma chère pixie a fait la route dans son vieux camper-van pour me rejoindre. Dès les premiers instant me sentir si bien dans ses bras, si amoureux, si à ma place…

Pologne – Traverser en passant par Auschwitz, sentir sur ma nuque le souffle des fantômes, la mémoire de l’Histoire du Mal… Traverser Krakow & Warsaw… Camper en bord de lac dans la parc National de Wigry, non loin de Suwałki, et nager sous un ciel d’apocalypse ! Mais passer si vite que l’on en a finalement pas grand chose à dire, juste des heures de tendresse partagée et de complicité érotique avec mon amoureuse, qui resplendit de beauté chaque fois que je pose les yeux sur elle. Amy conduit son camion et je la regarde, comme un ado son premier amour, fasciné par le moindre sourire.

Lituanie – sur les routes du « Pays de la Pluie » avec une bande de potes rassemblés ici par l’ami Van et sa chérie, la dynamique Svetlana – Frissonner dans les souterrains du musée de la guerre froide, du côté de Plungé – Souvenirs d’ados cramé en arpentant les allées du Karklé Festival – Nida, l’Isthme de Courlande, langue de sable aux dunes grises où les sculptures en bois de la Colline aux Sorcières, visitée en nocturne, nous laissent l’impression étrange d’une faërie toujours vivante, pays des elfes à portée de rêve – Druskininkai, et savourer des enfilades de saunas en tous genres, hammams, bains chaud, douches glacées et jacuzzis – Revenir passer les derniers jours à Vilnius, me voir proposer la botte par Kastys, hôte charmant, qui tente de m’amadouer sur le balcon tandis que les filles discutent à l’intérieur, et refuser poliment pour aller me blottir dans les bras de ma belle… L’heure du départ, enfin, un type ivre mort titube au soleil et je tente de retenir mes larmes au moment de me séparer d’Amy, que j’embrasse comme si c’était la dernière fois, et que je voudrais ne plus lâcher, ne pas la voir partir, surtout qu’elle ne s’en aille pas ! Grimper dans le bus en avalant des boules d’angoisse et vouloir faire demi-tour, tout annuler, juste pour rester auprès de ma pixie tant aimée…

Riga – quelques haïkus, griffonnés après avoir trop fumé, sur un banc, face à une imposante bâtisse de type  »académie des arts sordides » : <Pelotonnée dans sa couette / Sur le toit du camper-van / Amy lit en souriant> <Le Goéland cri / Les corbeaux répondent / Ciel d’été à Riga> <Dans un costume épuisé / Le vieux passe en boitant / Un gros sac dans chaque main> – Regarder passer les gens en attendant le bus de nuit pour St Saint-Pétersbourg, une jeune femmes portant une de ces jupes dont je raffole, les plus seyantes en vérité, celles qui s’arrêtent à mi-cuisses et flottent en laissant deviner la rondeur des fesses. Je pense à ma petite chérie qui en a, de ces jupes là, et sous lesquelles je ne glisserai pas la main avant de longs mois – Enfin le départ pour la Russie, une longue nuit d’ivresse à siroter ma flasque de liqueur pour faire durer l’effet du superbe pétard que je me suis octroyé avant le départ – Passer la frontière russe au petit matin, tout est gris, blême, les douaniers sinistres et je me demande vraiment ce que je fous là… Frissonner en traversant la rivière, sur chaque bord une citadelle austère, jumelles se faisant face, mais deux drapeaux différent les coiffant… Quelques heures plus tard arriver à St Saint-Pétersbourg sous la pluie… Errer pendant des bornes à la recherche d’une banque pour retirer mes premiers roubles, trouver le métro, arriver enfin au Cuba Hostel – Après un chaleureux et très réconfortant accueil, je me précipite sous la douche, chaude, délassante, puis m’allonge sur le lit pour une sieste réparatrice. Au réveil, me régaler de pâtisseries locales, et passer la soirée à siroter des bières en compagnie des autres voyageurs de l’auberge, pour finalement me faire inviter à boire quelques vodka chez les deux sympathiques jeunes russes qui gèrent la maison, Anna & Oxana – Installés sur les toits, voir le soleil se lever et faire briller les coupoles dorées des cathédrales, finir la dernière bouteille de vodka et rentrer à l’auberge en chantant…

Voilà, ça y est, j’y suis, le deuxième acte du voyage peut commencer.

PS: toutes les photos sont sur Fb… désolé !

J’étais à Leipziz depuis à peine deux jours que déjà je ne savais déjà plus où donner de la tête. Perle alternative de l’Allemagne de l’Est, cette ville est un vivier grouillant d’initiatives originales. Mon hôte ayant attisé ma curiosité en me parlant de ces amis partageant un habitat collectif, je décide de saisir cette occasion parmi tant d’autres. Nous partons de bon matin, Josi et moi, traversant la ville sur un vieux vespa crachottant et bien fatigué, mais qui nous amène à bon port sans rendre l’âme ni le pot d’échappement. Tandis que Josi slalome à travers les rues, je regarde défiler les friches industrielles et les usines abandonnées, paradis des graffeurs, néo-explorateurs urbains, crypto-errants contemporains… Nous arrivons dans le quartier du Plagwitz à l’heure du früschtück, et garons le fidèle destrier dans l’arrière cour du Meta Rosa, un immeuble communautaire comme il en existe des milliers en Allemagne (et une bonne dizaine rien que dans le quartier). A peine levée, Rika, une amie de Josi, nous accueille chaleureusement et nous commençons l’entretien tout en déjeunant.

Meta Rosa, l’immeuble

Le Meta Rosa est un immeuble de 4 étages où vivent en permanence une vingtaine de personnes plus quatre jeunes enfants. Tandis que nous devisons, je jette un œil par la fenêtre, car la vue est très chouette. Soleil éclatant sur les briques vieux rouge des ateliers désertés… Curieusement, les « Métaros@s »1 ont choisi d’installer la cuisine au dernier étage. Ce n’est pas pratique pour les repas dans le jardins et les VoKü (cf article sur le Grüner Zweig), mais je suppose qu’on s’y fait. En sus de nous trois, il y a aussi dans la cuisine deux jeunes mamans qui nourrissent leurs bébés et un ou deux autres habitants qui passent à l’occasion, interviennent brièvement dans la conversation, puis repartent vaquer à leurs occupations. A cet étage, il a la grande cuisine, parfaitement équipée et garnie de victuailles de qualité (le ou la Métaros@ est généralement bio), une salle-de-bain, trois chambres et un cellier. L’étage du dessous adopte le même schéma, sauf qu’en lieu de cuisine/salle à manger il y a un salon de musique et détente, la yoga’room en quelque sorte… De même au premier. Le rez-de-chaussée est consacré aux ateliers (menuiserie, bricolage, etc), au stockage (plus d’immenses caves) et toute l’aile ouest est dédiée à l’ouverture au public, avec un bar, un espace de projection-débats-concerts et d’autres pièces encore en travaux. Le projet est d’ouvrir un petit commerce de quartier, qui vendrait des produits locaux et rendrait quelques services aux voisinages, notamment les personnes âgées.

Visite guidée : la cuisine

Visite guidée : la cour

Les habitant-es du Meta Rosa se retrouvent toutes les semaines pour une réunion d’organisation générale. Les décisions sont prises au vote à main levé pour les affaires courantes et au consensus pour les choses plus conséquentes, comme l’arrivée d’un nouveau colocataire ou le démarrage d’un nouveau chantier. Ils-elles tentent d’exprimer les désaccord et de débattre de manières non-violente, ce qui facilite et fluidifie la communication, surtout pour les plus timides, mais n’est pas sans poser questions à certain-es quant à la sincérité de l’expression des conflits, ce en fait un perpétuel sujet de débat…

Côtés intendance, tout en étant conscients du côté illusoire de cet objectif, ils-elles tendent à l’autosuffisance de plusieurs manières : potager collectif fournissant le plupart des légumes, aromates et quelques plantes médicinales, ateliers de construction, menuiserie, mécanique vélo, etc.

Visite guidée : le potager

Visite guidée : la rotation des tâches

Le petit déjeuner terminé, Rika nous entraîne au jardin, pour un café au soleil. J’amène la conversation sur le sujet qui m’intéresse, et nous dérivons doucement vers des considérations plus idéologiques. Elle-même se considère comme une activiste politique, légèrement, mais temporairement, retirée du circuit militant car elle souhaite se consacrer au Meta Rosa. Cependant, comme elle dit : « ici la vie de tous les jours est politique. Même la bête organisation d’un repas peut prendre des allures de campagne électorale ! On a une grande salle où on souhaite accueillir des débats, conférences ou des rencontres associatives, mais il faut finir l’aménagement. »

Au même moment, scène de vie dans le jardin, un gros paquet de feuilles, cours d’université, s’envole et tout le monde se met à courir après dans la bourrasque, même un gars descendu en courant du deuxième étage !

Brunch au jardin

Par ailleurs, la communauté vient tout juste d’adhérer à un syndicat national des habitats collectifs. L’idée principale étant de garantir l’aspect non commercial et la pérennité du lieu. Le syndicat dispose d’une minorité de blocage pour tout ce qui concerne la gestion de la propriété et la vente de l’immeuble. De fait, il devient donc impossible aux Métaros@s de tirer quelque subside que ce soit d’une hypothétique revente de la bâtisse. Même en supposant que tous les habitants actuels soient remplacés par des résidents moins collectivistes et souhaitant faire un joli profit, le syndicat pourrait bloquer la vente s’il considère que celle-ci n’entre pas dans les strictes critères de la charte signée par l’ensemble des adhérents. L’organisation peut aussi servir de garant financier car elle dispose d’une trésorerie d’urgence et d’un fond d’aide au démarrage des nouveaux projets, ainsi que quelques autres fonctions du même acabit.

« Aujourd’hui, on compte environ 2000 coopératives d’habitation en Allemagne, ce qui représente 10 % du parc locatif du pays avec approximativement 2 200 000 logements et 3 millions de coopérateurs habitants. Les différents acteurs du logement sont regroupés au sein de l’organisation nationale GdW (Bundesverband deutsher Wohnungsund Immobilienunternehmen), elle-même divisée en 14 fédérations régionales. GdW compte parmi ses membres 2000 coopératives d’habitat, 723 offices municipaux de logements et 160 sociétés privées. (On note que l’adhésion des coopératives d’habitat à la fédération est obligatoire.)» (Cf http://www.habicoop.fr/IMG/pdf/Fiche_Allemagne.pdf)

Les habitant-es n’en restent pas là. Ils-elles pensent monter une sorte de coopérative dont l’objet serait l’autofinancement du lieu. Avec cet outil, ils pourraient ouvrir une épicerie de quartier, continuer leurs stands et cuisines roulantes un peu partout dans les festivals (mais de manière plus légale), ou bien vendre des services de proximité, comme la location de la grande salle à des associations disposant de financements publics… Ce point reste malgré tout en débat et le consensus est encore loin d’être atteint. Certain-es sont encore mal à l’aise avec l’idée d’une activité commerciale, d’autres s’en foutent royalement, bref, il y a encore du boulot !

En attendant l’ouverture du magasin…

Mais revenons un peu à l’historique du lieu, il éclairera certainement quelques unes de mes précédentes affirmations. Au départ il y a un groupe à géométrie variable d’environ dix personnes qui cherche une grosse baraque pour s’y installer. L’un d’entre eux, disposant de quelques ressources personnelles, dégote un immeuble de logements ouvriers, abandonné depuis dix ans, dans le vieux quartier industriel de Leipzig et décide d’acheter l’immeuble à son nom, pour 20 000 €. Comme il a déjà vécu en communauté, il a en tête de reproduire ce mode de vie avec d’autres utopistes partageant les mêmes valeurs. Mais rapidement, ce statut de propriétaire, qui le met en position de domination vis-à-vis des autres, lui monte à la tête. Il commence par demander un petit loyer symbolique, qui après de longues et harassantes négociations est fixé 500 € par mois pendant 20 ans, ce qui lui permet d’être rembourser de son investissement de départ, de vivre sans travailler et de reprendre ses études tout en se consacrant aux travaux de l’immeuble. Rapidement, la situation s’envenime avec certain-es locataires qui n’apprécient pas du tout ce « petit seigneur », qu’ils-elles considèrent être en totale contradiction avec leur idéal syndical anticapitaliste. Bref, tout n’est pas méga rose au pays du Meta Rosa !! D’autres problèmes s’ajoute à celui-ci : conflits hiérarchiques, sentiments d’exploitation des (en fin de compte) locataires, qui vont rénover de leurs mains et payer pour un logement dont i-elles ne seront pas officiellement propriétaires avant un paquet d’années… Beaucoup d’essais, de médiations extérieures et autres, pour arriver à une situation actuelles qui ne satisfait pas tout le monde, loin de là, d’où quelques réactions qui vont du départ de certaines personnes à l’ouverture, par d’autres, d’une seconde cuisine, pour ne pas avoir à partager leur table avec le « proprio »… Chaude ambiance… Tout en parlant de ça, Rika me confie qu’elle redoute que le situation ne s’aggrave et ne prenne des proportions ingérables, qui pourraient marquer la fin du Méta Rosa sous sa forme actuelle. Ajoutez à cela trois jeunes femmes enceintes (dont deux doivent avoir accouché à l’heure où j’écris ces lignes), la maisonnée va de toute évidence vivre quelques bouleversements…

Au gré des conversations, mon séjour ayant duré une semaine, je croise celles et ceux qui préparent les futurs projets, veulent s’investir dans la vie du quartier, ouvrir un nightshop, se lancer collectivement dans une démarche plus politisée, etc. Et celles et ceux, d’autre part, qui envisagent purement et simplement la fin de l’aventure, arguant que la situation de base est faussée et que rien de bon ne pourrait se construire sur des fondations biaisées.

Par une chaude après-midi, alors que nous parlons du Fusion Festival, auquel les Métaros@s participent en tenant un stand de cuisine végétarienne, une réunion express s’improvise pour savoir s’il convient d’y retourner. En effet, il semble que le festival devienne de plus en plus commercial et s’éloigne des idées révolutionnaires initiales… Scène parmi tant d’autres, qui donne une petit idée de la vivacité permanente des débats, même quand la canicule frappe dur et assomme les cerveaux les plus critiques…

Vue arrière

Mais le temps passe et me voilà déjà sur le départ. Il pleut sur Leipzig. La veille nous avons dîné au jardin, il faisait si beau dehors ! J’avais préparé un apéro mojito pour tout le monde, avec du bon rhum (ou tonic pour les futures mamans), citrons bios et la menthe du jardin, noyé dans de grandes rasades de glace pilée, qui sont agréablement venus faire patienter tandis que nous préparions les pizzas, cuites au four à bois maison… Vie saine, célébration de l’instant, valeurs partagées… Vrais méta-punkettes et faux hippies, des gars relax, des filles souriantes… Je prenais la route pour Dresden avec de belles images plein la tête… A très bientôt, chère Rosa, je te souhaite de durer encore, au moins le temps que je revienne, si tu méta-veux bien ?

Soirée pizzas maison au four maison, avec un pizzaïolo italien, de la maison !!

Meta Rosa

Markranstädter Straße 33

04229 Leipzig
Sachsen
Bundesrepublik Deutschland

Et la soirée…

… continue…

1: J’utilise ici l’@ comme une lettre doublement genrée, à la fois  »o » et  »a », sorte de masculin-féminin cumulé que j’ai notamment vu utilisé en Espagne.

Oui, je sais, normalement on dit les « Musiciens de Brême » – Vous vous rappelez l’histoire ? En gros, pour faire vite, un vieil âne à la retape qui veut pas finir en saucisson se débine de la ferme par une belle nuit d’été. En chemin il rencontre un chien, puis un chat, puis un coq, tous trois fatigués comme lui, et cherchant un hâvre ou finir leurs vieux jours. Ils dégotent une chouette baraque à la campagne, mais comme elle est squattée par une bande de malfrats, ils combinent un plan pour les chasser. Le coq grimpe sur le chat, qui grimpe sur le chien, qui grimpe sur l’âne, et je sais pas comment ils se débrouillent mais ils arrivent à sauter par la fenêtre en poussant des cris, ce qui terrorise les brigands et voilà, la maison est libre !

Encore plus fort, une interprétation répandue de cette légende prétend que : « Les animaux représentent les quatre constituants de la nature humaine : corps physique (l’âne), corps énergétique dit aussi corps des forces formatrices (le chien fidèle), corps animique ou corps des désirs, peines et joies (le chat), et moi (le coq). Les brigands, c’est la société refermée sur ses acquis et qui voit toujours d’un mauvais œil qu’une individualité prétende chanter sa partie nouvelle : quand la société (ou famille, entreprise etc.) est ainsi déstabilisée, elle imagine de fausses causes, une influence étrangère, etc. » (cf Wikipedia

Voilà pour l’intro, en revanche la suite n’a aucun rapport, je voulais juste faire un peu l’intéressant ! Je suis arrivé à Bremen un après-midi pluvieux. J’avais rencard avec Ben, un ami d’un ami de Dorthe, qui avait dit par mail pouvoir m’héberger pendant toute la durée de mon séjour sur place. Me voilà donc devant la porte, qui s’ouvre sur une souriante jeune maman, un bébé dans les bras, et un accent français impeccable. Ben n’est pas là, mais il a laissé consigne de m’accueillir. J’entre dans une grande salle, où quelques jeunes femmes s’occupent de nourrissons. Connie, qui vient de m’ouvrir, m’explique que je suis dans le local collectif, et que je vais être logé au-dessus, dans la colocation où vivent Ben et quatre autres personnes. Là-dessus arrive Carlos, la mari de Ben, qui me fait monter et découvrir l’appartement. Première surprise, c’est immense ! Deuxième surprise, la plus grande pièce, qui sert en tant normal de lieu de répétition pour quelques jongleurs et musiciens, est aussi ma chambre !! Le séjour commence plutôt bien…

Mieux qu’à l’hôtel !

Willkommen bei Grüner Zweig

Les heures passent et je fais doucement connaissance avec les colocs, Gunnar, Roman et cie. Quand Ben arrive, nous accrochons immédiatement et passons la soirée à refaire le monde, je lui explique l’idée de mon voyage, et de là, nous embrayons sur le Grüner Zweig. Il s’agit du local au rez-de-chaussée. Au départ une boutique abandonnée, que quelques voisins se sont regroupés pour occuper, et quelques mois plus tard un nouveau centre social autogéré était né. Durant mon séjour à Brême, j’aurais l’occasion de fréquenter pas mal les gens du Grüner Zweig, tout en pratiquant les activités à leurs côtés. Yoga, échange de langues (español), jam session, soirée débat, ping-pong, baby-foot (auquel les allemands jouent comme des bourrins), jeux vidéos 1ère génération (ouais, j’ai battu un jeune geek à Archanoïd !)… et bien sûr, l’incontournable Vokü (de Volksküche : cuisine du peuple), institution germanique sur la base du repas (quasi) gratos autogéré. Note pour les gourmets, le VoKü du Grüner Zweig a été ma meilleure bouffe de toute la route entre Bruxelles et St Pétersbourg… Libertaires, peut-être, mais gastronomes, sans aucun doute !

Mamans du quartier venues parler bébés autour d’un thé

Salon de jeux et parking à poussettes…

Bon, mais venons en aux faits. Qu’est-ce que, comment ça, qui donc et tout ça. Tout d’abord il y a un noyau de gens motivés, comme souvent, qui se retrouve autour d’un grand local vide. Une immense pièce en trois partie (jeux, salon, scène), un bar, une cuisine, et un grand jardin. Ils s’installent et décident de fonctionner en autogestion, ce qui est une vraie nouveauté pour certains d’entre eux. Après ça, à chacun de proposer selon ses goûts et ses savoirs-faire. Si on consulte le programme, on trouve des échanges de langue, du kung-fu, des rencontres pour jeunes parents, ateliers de sérigraphie, débats politiques, concerts variés et tout un panel d’activités, régulières ou non. Pour la petite anecdote, je me souviendrai longtemps de cette soirée «8 bits » où nous avons joué à des jeux vidéos première génération jusqu’au petit matin…

« Show me your Arschposaune! »

Les cercle des gens qui s’occupent réellement du lieu n’est pas très grands, et ceux-ci passent beaucoup de temps sur la gestion quotidienne, le ménage ou la paperasse, mais dans l’ensemble, les animations proposées fonctionnent en autonomie et le Grüner Zweig se porte plutôt bien. Bien sûr ; la dimension politique n’est pas toujours au premier plan, mais certains n’oublient jamais de glisser quelques intentions militantes, même dans les activités les plus banales… Comme me dira Ben en plaisantant, le lieu est devenu une sorte de « camp d’entraînement anti-fachiste » !

Toutes et tous volontaires, il n’y a pas de salariés. Cela n’est pas sans poser problème lorsqu’il s’agit de nettoyer les sols un lendemain de fête, mais nous sommes en Allemagne, où la culture de l’organisation collective est beaucoup plus forte qu’ailleurs. Et pas n’importe où en Allemagne, nous sommes à Bremen, qui est une des quatre ville-lander du pays. Cela signifie notamment que la cité revendique une grande indépendance et que ses habitants sont plus politisés quand dans d’autres régions, comme la très conservatrice Bavière, par exemple. Au cours de la conversation, j’apprendrais ainsi que Bremen comptait auparavant un quartier populaire très fortement identifié « anarchiste ». Cette zone libre attirant toujours plus d’artistes et de jeunesse bohème, le quartier a été victime d’une forte gentrification. Suite à cela, les activistes ont choisi de ne pas reproduire l’erreur d’être trop concentrés, et se sont dispersés dans toute la ville. Le résultat aujourd’hui donne une implantation des lieux militants en réseau, avec au moins un îlot libertaire dans chaque quartier. Le Grüner Zweig est dans le Neustadt.

Chilling in the garden

Séance coiffure au soleil

Après deux semaines riches en rencontres et pleines d’enseignements, me voilà sur le départ, à regrets. Je serai bien resté quelques mois de plus, mais l’ami Gunnar me propose une place pour aller dans un lieu magique, qu’il qualifie de « fantastic playground for adults », à mi-chemin de ma prochaine destination : Leipzig. Je fait mon sac et passe toute l’après-midi à dire au-revoir à ces gens qui m’ont si bien accueilli. Je ne suis pas près d’oublier cette adresse, et suis certain d’y retourner dès que l’occasion se présentera…

+ d’infos sur http://gruenerzweig.orgizm.net

Grüner Zweig : Erlenstraße 31, Bremen – Neustadt

Un dernier coup d’oeil sur ce qui fut ma chambre, et en route…

Si on regarde une carte ancienne, on découvre que Bruxelles, il y a quelques siècles n’existait pas en tant que ville. Il y avait un marché, à l’emplacement actuel de la Grand-Place, cerné d’une multitude de petits villages. Avec le temps et l’essor du commerce, les bourgs se sont rejoins pour former cet assemblage hétéroclite qu’est aujourd’hui la ville/région de Bruxelles-Capitale.

En arrivant ici, j’avais une assez bonne idée de ce qu’allait être mon séjour. Sachant l’importance de ce que les Belges appellent l’Éducation Permanente, j’avais minutieusement préparé le terrain. Mon principal contact était la sociologue Majo Hansotte, qui a développé depuis quelques années, en partenariat avec nombre d’acteurs de terrain, à la fois Belges et Français, toute une méthode pour donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont jamais. Je l’avais vu intervenir dans le cadre d’ateliers sur l’expression des jeunes et je trouvais son approche sur les « paroles citoyennes » très pertinente. Malheureusement, après quelques mails échangés, nous n’avons pas pu nous rencontrer car mes dates de séjour correspondaient parfaitement avec ses congés annuels ! Intéressée par ma démarche, elle avait cependant pris la peine de m’orienter vers diverses associations basée entre Bruxelles et Lièges, ainsi que vers Luc Carton. J’avais déjà entendu parler de ce philosophe, et lu quelques textes de lui où il dressait un tableau peu amène de l’état de l’éducation populaire, notamment par son éloignement progressif du champ politique de son intervention. Dans un article passionnant, il parlait du vide qui s’était crée entre les acteurs initialement moteurs de l’éducation émancipatrice : d’un côté les syndicats qui, en délaissant l’action éducative, en abandonnant les universités populaires et les cours volontaires des Bourses du Travail, s’étaient recentrés sur leur priorités de défense des droits des travailleurs ; et de l’autre les associations qui, en devenant de plus en plus culturelles et de moins en moins politiques avaient tout autant contribué à l’élargissement du no man’s land de l’éducation au politique. Sans aller plus loin dans la description des théories de Luc Carton, je dois dire que je brûlais de le rencontrer. Las, après m’avoir assuré de son intérêt pour cette entrevue, il m’annonça après quelques mails et appels échangés qu’il ne pourrait finalement pas se libérer d’un emploi du temps trop chargé. Deuxième rencontre avortée.

Les autres contacts vers lesquels m’avait orienté Majo ne répondirent à aucun de mes messages, pas plus que mes propres pistes, notamment celles de militants rencontrés lors de formations du Pavé… et c’est ainsi que j’arrivais dans un curieux paradoxe : jamais je n’avais autant préparé une étape, et jamais celle-ci ne s’était annoncée aussi stérile !

Et me voilà dans la gare de Bruxelles Midi. Le comble dans tout ça, c’est que j’ai pas non plus trouvé d’hébergeur pour mes premiers jours en ville. J’ai bien une invitation, mais je dois attendre la fin du week-end. Alors avant de partir de Paris, j’ai noté trois adresses d’auberges de jeunesse, il ne me reste plus qu’à voir s’il leur reste de la place… Je prends le métro direction Botanique, pour tenter une première chance au Chab (Centre d’Hébergement de l’Agglomération Bruxelloise), qui avait l’air sympa sur les photos. Je trouve assez facilement et pousse un énorme soupir de soulagement lorsque le gars de l’accueil m’annonce qu’il ne reste plus qu’un seul lit de libre, mais que je peux l’avoir pour moins de vingt euros, petit déjeuner compris ! Enfin la chance tourne, on dirait… Plus qu’une simple auberge, le Chab loge aussi quelques dizaines de stagiaires de toutes disciplines et sert aussi de foyer de jeunes travailleurs et de fondation européenne. Cette association à but non lucratif va s’avérer être une étape clé de mon séjour à Bruxelles. J’y passerais de fantastiques soirées, y ferai de belles rencontres, et y prendrai aussi deux ou trois cuites, dont la mémorable « Non, peut-être ! », soirée de lancement d’une nouvelle bière artisanale à plus de 8 degrés d’alcool, dégustée gratuitement durant toute la nuit… Ce lieu ressource m’a en tout cas permis de bien rebondir, grâce notamment au sympathiques encouragements de Corina, Enzo, Bruno, Ben, Pierrick, Laurent, Mira et les autres, que je dois ici remercier.

Le Bar du Chab – Fondation Vincent Van Gogh, mon QG pendant une semaine !

Du coup, la situation se met à changer et dès le lundi, je rencontre Victor, mon nouvel hôte, chez qui non seulement je suis logé comme un roi, mais en plus je vais découvrir son superbe travail photographique sur la diversité des quartiers de Bruxelles, véritable mine d’information.

Architecte de formation, discipline qu’il enseigne aujourd’hui après l’avoir longtemps pratiquée en indépendant, Victor est aussi photographe et c’est cette double casquette qui lui a valu de se voir commander par la Région Bruxelles-Capitale un ouvrage censé mettre en valeur la diversité culturelle des différentes populations de la ville. Il s’y est baladé pendant quelques mois, appareil en bandoulière, et le fruit de ses pérégrinations a donné un livre de superbes clichés, accompagné de textes dont je ne résiste pas de vous donner quelques extraits :

« Concernant l’immigration, les citoyens d’origine étrangère ou les habitants en séjour non déclaré, les chiffres étaient soit anciens, soit partiels, soit invérifiables.[…] Nous sommes en fait dans cette ville ouverte qu’est Bruxelles, devant une réalité mouvante et changeante, qui évolue très vite, et dont nous ne mesurons pas les enjeux. Beaucoup d’acteurs culturels et sociaux y sont impliqués, mais il y a aussi des pans entiers de cette réalité qui échappent à notre connaissance et à notre appréhension objective. »

« Bruxelles, c’est sa particularité, a une identité ni trop pesante, ni trop contraignante, en comparaison de celles des autres villes européennes. Elle permet aux nouveaux arrivants d’en adopter la culture, en même temps qu’ils continuent à vivre leur culture de provenance. C’est une ville qui permet de devenir ce qu’on voudrait être, chacun peut y vivre des identités multiples.»

Quelques photos du livre « Bruxelles Diversité »

Ainsi, en partant de Schaerbeek, commune multi-ethnique très métissée, Victor va rendre compte d’une « action d’un contrat de quartier : une promenade pour voir les antennes paraboliques décorées. Un artiste s’est employé avec les habitants à en faire un moyen d’expression. Motifs d’ici et d’ailleurs ». A Schaerbeek, le parcours parabole donne une balade originale à la recherche des motifs colorés sur les façades et les toits des immeubles. Un peu plus loin, nous voilà à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek-Saint-Jean, où se jouent les représentations de fin d’année des ateliers hi-hop, danse contemporaine, et tant d’autres… A Cureghem : « les tables ont été installés dans la rue. Les membres d’une association y expliquent des mots de leur langue aux passants lors d’une fête de quartier. »

Le livre s’intéresse aussi à la Zinneke parade, qui « est préparée pendant des mois par les associations de quartier. Elle offre un portrait de la mosaïque de cette ville. A travers une expression populaire bruxelloise, elle symbolise le désir de métissage ». J’ouvre ici une parenthèse pour m’attarder sur le mot Zinneke : du Brusseleir ‘zinneke’, de Zenne, nom bruxellois de la rivière Senne qui traverse Bruxelles, avec le suffixe diminutif -ke. Mais c’est surtout un chien bâtard, un corniaud, dans l’argot bruxellois. Et c’est ainsi que se surnomment les habitants de cette ville qui est le fruit d’un agglomérat de villages, d’un métissage de différentes cultures, si bien qu’ici personne ne peut se dire véritablement « de souche », mais toutes et tous sont bien d’origine étrangère à un moment ou un autre de leur histoire.

Cependant l’arpentage continue et nous voici Place de la Reine, pour l’action Supervoisins : Globe Aroma Keuken. « Rencontre annuelle organisée entre un acteur culturel et les voisins du quartier. Une table tournante, chacun s’approche et s’attable. Les plats défilent. On goûte. Un voyage au travers de plats préparés par les résidents du Petit Château (Centre d’Accueil pour Réfugiés). » Globe Aroma est une organisation socio-artistique qui stimule les rencontres en milieu urbain. Elle veut permettre aux gens de découvrir partenaires (développement de réseau) et crée des liens de coopération afin de favoriser les échanges artistiques et de susciter, par le truchement de l’art, un dialogue interculturel. Globe Aroma veut associer activement à des projets artistique des gens que notre société exclut de toute participation à le vie sociale à cause de leur pauvreté ou de leur statuts de réfugié. Ces projets émanent de récits personnels des participants et sont encadrés par un artiste professionnel. Globe Aroma crée en outre des opportunités qui permettent aux demandeurs d’asile, aux réfugiés et aux nouveaux venus de révéler leurs capacité artistiques… Ici une vidéo de l’action

Aperçu intérieur du livre « Bruxelles Diversité »

Je m’arrête ici car il vaut mieux lire le livre pour en goûter toutes les saveurs. Cependant, grâce à cet ouvrage, j’ai pu me rendre compte de la vitalité des mouvements locaux d’éducation populaire. Et encore, nombreux sont ceux qui n’y apparaissent pas ! Je pense à l’association Le Début des Haricots, que j’ai rencontrée à l’occasion d’une journée porte ouverte au Potage Toit, un projet, comme son nom l’indique, de jardin sur le toit-terrasse de la Bibliothèque Royale. Le Début des Haricots s’inscrit dans une démarche d’éducation à l’environnement véritablement participative. Pour eux, il ne s’agit pas seulement de sensibiliser, mais de construire une démarche politique de changement social à travers leurs différentes expérimentations. Le potager bio-intensif, par exemple, est une expérience pilote en Belgique, qui vise à lancer une vaste politique d’occupation des espaces urbains inutilisés (toits, friches et autres). A terme, si le projet est concluant, il sera intégré à la structure ILDE, une ferme urbaine également créée par Le Début des Haricots. Toutes leurs productions sont destinées à être commercialisées pour la consommation locale, comme ils le disent « on n’est pas là juste pour faire germer des graines dans les écoles » !

Le Potage Toit, aperçu lointain

Casse-croûte au Potage Toit

La stratégie du Début des Haricots !

Et puis tout s’est enchaîné. A quelques jours du départ, j’ai rencontré Manue, qui m’a orienté vers d’autres acteurs locaux, qui eux-mêmes m’ont envoyé vers de nouveaux contacts, et ainsi de suite… J’aurais pu parler du 123 (le plus vieux squat de Bruxelles), de la Foire aux Savoir Faire (ateliers et événements DIY), ou encore de… Mais rendre compte ici de toutes ces rencontres demanderait trop de temps, alors je me contenterai de glisser dernier un clin d’œil à Yoann et André, qui gèrent La Marmite, un restaurant social dont le plat du jour est fameux dans tout le quartier des Marolles (et même au-delà), prix selon vos moyens. Un chouette petit lieu où j’ai pu déguster, comme il se doit, une véritable bonne bière Belge, en devisant voyages avec Félix, jeune boulanger plein de ressources.

La Marmite, cise dans les locaux du Pianocktail

Ainsi, après être arrivé sans perspective d’étude concrète, je repars avec le plein de notes et l’envie de revenir au plus vite, pour continuer ce passionnant tour de la diversité Brusseleir. Laboratoire social de l’Europe, Bruxelles n’est pas qu’une simple capitale où s’entérinent les décrets de la rigueur néo-libérale, où se votent les lois liberticides et où se passent les accords qui profitent plus aux lobbys qu’aux peuples, c’est également une ville socio-culturo-dynamique, où il suffit d’être soit-même pour se sentir à l’aise et intégré. D’ailleurs, la pire injure qu’on puisse faire à un autochtone, c’est lui dire qu’il est branché ! Ici, cela fait référence à la « coolitude snobinarde des parisiens ou des anversois », tout un programme… Mais voici que la route m’attire et m’appelle, comme le chantait Michel Corringe, le train pour Rotterdam partira avec cinq minutes de retard, voie 4…

Pour aller plus loin :

So long Brussels, I’ll miss your humour

Concert de rue : Tez, chansons rebelles franco-italiennes

Si vous arrivez en train à la gare de Genève Cornavin, vous apercevrez le quartier des Grottes sur votre droite. Ce samedi là, impossible de se tromper : c’est Jours de Fête, et en ce début de soirée les rues sont bondées. Une fois franchie la douane, je me dirige vers la musique, affamé, porté par l’odeur de la bière et des saucisses grillées. La foule est bigarrée, chatoyante, on peut entendre un paquet de langues différentes en s’y frayant un chemin. L’atmosphère électrique me prend d’emblée. A peine débarqué, j’adore déjà l’endroit !

Connexion milano-x-roussienne

Arrivé sur la place principale, j’aperçois les amis croix-roussiens. Retrouvailles chaleureuses, on trinque au plaisir d’être ensemble et de passer du bon temps. Les camarades milanais sont là aussi. Invités d’honneurs de la fête, ils sont venus en force, pas loin d’une quarantaine, à première vue. Je retrouve avec émotions tous les amis de la Scighera. Me voyant peiner avec mon gros sac, ils m’emmènent trois rues plus loin, chez Seb, qui a pour l’occasion transformé son grenier en dortoir. Une fois débarrassé, repus et en partie désaltéré, je rejoins les autres pour me lancer dans la sarabande.

Le Ludobus d’Alekoslab (Italie) : pour tous les enfants !

« Jours de Fête » au quartier des Grottes, c’est un événement organisé tous les deux ans par Pré En Bulles et un cinquantaine de partenaires, principalement des assos locales, dans un spectre allant de l’Armée du Salut au Squat du Pachinko en passant par les communautés sud-américaines ou le Contrat de Quartier. Nombreux concerts, dj’s, théâtre de rue, happenings, vide grenier, et j’en passe, l’événement est d’ampleur. Deux ans de préparation pour y arriver.

La dimension politique est toute aussi importante : là un stand de pétition contre le projet d’extension de la gare Cornavin (350 logements détruits, plus de 500 personnes déplacées) ; ici une banderole de soutien au Péclot 13 (asso de réparation vélo historique à Genève), non loin des appels à votation citoyenne pour un revenu garanti, contre le nucléaire… Les sujets d’engagement sont à tous les coins de rue.

C’est que les Grottes n’est pas un quartier comme les autres, son histoire est chargée. A l’origine un quartier populaire du centre ville, il a commencé à faire parler de lui dans les années 70, lorsque la municipalité de l’époque a commencé à projeter la destruction des immeubles vétustes pour y implanter un espèce de complexe urbain du genre mégalo-plein-de-thunes. Mais les habitants n’ont pas voulut partir. Ils ont sonné la révolte et de nombreux soutiens sont venus d’un peu partout pour occuper les logements vacants. Le quartier s’est repeuplé avec un composante militante importante, qui marque désormais la sociologie particulière de ce village d’irréductibles helvètes.

Régulièrement depuis, les dirigeants successifs de la ville, appuyés dans l’ombre par des promoteurs immobiliers furieux de voir ce petit bout de centre ville aux mains des gauchistes, ont renouvelé leurs attaques. Par des moyens plus ou moins détournés, ils ont tenté de faire fructifier ce foncier sous-utilisé, mais se sont toujours cassés les dents sur une résistance sans cesse renouvelée. Le dernier exemple en date est celui d’un projet de tour qui devait s’installer en lieu et place d’un garage désaffecté, et qui face aux dénonciations de l’association La Tour Prend Garde, a dû revoir ses ambitions à la baisse. Grâce à un patient travail de démantèlement du dossier, d’information citoyenne et de lobbying, des 12 étages initialement prévus, il est fort probable que l’édifice n’en compte plus que 5 ou 6 à l’arrivée !

Graff au 10 Bis

Le panorama associatif des Grottes est très large. De mon bref séjour, je retiens surtout : La Galerie (bar, repas à très bas prix, action culturelle), Péclot 13 (atelier vélo), Pachinko (bistrot autogéré), Le 10 Bis (socio-culturel), Pré En Bulles (éducation populaire), La Maison Verte (maisons des assos du quartier), Young Voices (asso de jeunes), Vacances Nouvelles (centre de loisir social et solidaire, séjours pour enfants), Le Saltimbanque (le plus petit théâtre genevois), la Buvette de l’Îlot 13 (ancien squat réhabilité), et la liste est courte au regard de tout ceux qui restent…

Place des Grottes, la Maison Verte

L’îlot 13, petit aperçu…

Sur place, mon principal contact est Seb, de l’association Pré En Bulles. Il est arrivé dans le quartier en s’installant dans un ancien immeuble occupé, réformé en logement social. Alors en formation, il a effectué un stage au sen de Pré En Bulles (PEB), plus précisément à l’animation dans l’espace public, avant d’être embauché en qualité de permanent par l’association. Après quelques années d’implication très militante, parfois au détriment de son temps personnel, il commence aujourd’hui à compter son temps de travail pour revendiquer des heures en plus. Estimant que son temps militant est mélangé avec son temps de travail, il aimerait maintenant faire un peu plus la part des choses pour se consacrer à sa famille ou à d’autres projets… Son engagement est énorme sur le quartier, parfois au détriment d’autres investissements. Il voudrait agir aussi au niveau syndical, mais pense que cela va attendre encore un peu.

Le triporteur « atelier cirque » de Pré En Bulles

Au premier abord, l’association PEB fonctionne comme beaucoup, avec un bureau, un conseil d’administration et un collège de salariés. La différence se joue au niveau du financement, puisque les salaires sont payé par le canton, mais le fonctionnement associatif est financé par la Ville de Genève. A l’arrivée, les fonds sont à 90% d’origine publique, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes : charges administratives très lourdes, complexité institutionnelle, etc. PEB reste cependant indépendante vis à vis des financeurs, les salariés n’ont à constater aucune influence de leur part. Ils jouissent d’une grande souplesse dans l’organisation du travail, chacun gère son agenda comme bon lui semble, ce qui leur donne un sentiment de liberté totale dans les actions menées. Les décisions d’orientation sont prises au niveau du comité dirigeant. Si les statuts de l’asso sont apolitiques et le discours officiel plutôt neutre, la pratique en revanche est éminemment politisée. L’équipe de PEB revendique son rôle d’animation/occupation de l’espace publique, avec une mission d’éducation populaire. Parmis leurs outils, les plus marquants sont les fameux triporteurs, connus dans toutes la ville, qui s’établissent au gré des envies en ateliers cirque, vélo, guinguette et autres.

Seb de PEB, sur triporteur solaire

Par ailleurs, PEB est en réactivité permanente sur ce qui se passe à l’échelle du quartier. Par exemple en soutenant la création de Young Voices, une association de jeunes qui squatte une arcade (local commercial) abandonnée et tente de se la faire attribuer par la ville. En soutenant cette action de réappropriation illégale, PEB marque son indépendance vis à vis des institutions qui la finance. Elle affirme aussi son histoire militante. Partenaire de l’Îlot 13 depuis le début, elle a accompagné tout le travail pour légitimer l’occupation de ces immeubles. Maintenant que le statut de l’Îlot 13 est reconnu, PEB continue le partenariat puisque ses locaux se trouvent au sein de l’ensemble architectural. Ce type d’engagement radical leur permet aussi de se défendre de l’étiquette alterno-bobo que certains voudraient leur coller.

D’autres chantiers sont en cours : l’occupation de Beaulieu (jardins éducatifs partagés), la recherche d’un espace de type « maison de quartier », assez vaste pour accueillir des enfants, des assos, etc. Ce que ne leur permet pas l’exiguïté des locaux actuels. Cette revendication d’un espace géré par un collectif entre en conflit avec la municipalité, qui souhaiterait pour sa part en avoir la gestion totale. Ce à quoi PEB répond : « OK pour bosser ensemble, par pour être à la merci des changements d’élus ». L’idée est de mettre en valeur la participation des assos et habitants du quartier dans un gestion autonome de cette future Maison Pour Tous, sans mainmise politicienne.

Local occupé par Young Voices

Aux Grottes, Seb est impliqué en tant qu’habitant, travailleur et militant. Notamment par son implication dans le Contrat de Quartier (= conseil de quartier). S’il a d’abord commencé par soutenir des actions illégales, de type occupations, il est ensuite devenu délégué élu et donne ainsi une autre dimension à son engagement. Il concède que la confrontation éprouvante au rythme particulier des instituions empêche bien souvent les actions autonomes. Mais il constate tout de même un renouveau « participatif » aux Grottes. Après plus d’un an et demi de flottement, il y a eut récemment un véritable coup de pied dans la fourmilière donné par les habitants, qui tentent maintenant d’imposer leur propre tempo sur les gros dossiers (par ex la lutte contre le projet d’extension de la gare Cornavin).

Il pense toutefois qu’il faut être capable de sortir du cadre du Contrat de Quartier, qui ne doit pas avaler toutes les initiatives locales. Fédérer pour lisser n’est pas la solution. Il se bat pour laisser leur autonomie aux différents acteurs, même s’ils ne partagent pas ses points de vue politiques. Il essaye aussi de tisser des liens serré avec ses voisins, comme ce fut le cas il y a peu lorsqu’ils se sont réappropriés un parking pour installer un poulailler. Ce qui ne l’empêche pas de garder une vision plus large des combats à mener. Ainsi, Seb est un des moteurs genevois du projet « Mon Village », dont j’ai déjà parlé avec l’article sur la Scighera, qui vise à créer du réseau entre différent quartiers d’Europe. Mais ceci fera l’objet d’une étude plus approfondie lors de mon passage à Brême, d’ici quelques semaines…

Andrea, GO éphémère du Ludobus

Pour en savoir plus :

Pré En Bulles

La Galerie

Péclot 13

Le Contrat de Quartier

La Maison Verte

La Pachinko

Le 10 Bis

et d’autres à découvrir sur place..

A l’entrée de l’îlot 13

Sonopack : le sound system qui fait pas chier les voisins !

Soirée de folie à la Galerie

Sound system de la Galerie

Bon, ben… on repassera plus tard…

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