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Oui, je sais, normalement on dit les « Musiciens de Brême » – Vous vous rappelez l’histoire ? En gros, pour faire vite, un vieil âne à la retape qui veut pas finir en saucisson se débine de la ferme par une belle nuit d’été. En chemin il rencontre un chien, puis un chat, puis un coq, tous trois fatigués comme lui, et cherchant un hâvre ou finir leurs vieux jours. Ils dégotent une chouette baraque à la campagne, mais comme elle est squattée par une bande de malfrats, ils combinent un plan pour les chasser. Le coq grimpe sur le chat, qui grimpe sur le chien, qui grimpe sur l’âne, et je sais pas comment ils se débrouillent mais ils arrivent à sauter par la fenêtre en poussant des cris, ce qui terrorise les brigands et voilà, la maison est libre !

Encore plus fort, une interprétation répandue de cette légende prétend que : « Les animaux représentent les quatre constituants de la nature humaine : corps physique (l’âne), corps énergétique dit aussi corps des forces formatrices (le chien fidèle), corps animique ou corps des désirs, peines et joies (le chat), et moi (le coq). Les brigands, c’est la société refermée sur ses acquis et qui voit toujours d’un mauvais œil qu’une individualité prétende chanter sa partie nouvelle : quand la société (ou famille, entreprise etc.) est ainsi déstabilisée, elle imagine de fausses causes, une influence étrangère, etc. » (cf Wikipedia

Voilà pour l’intro, en revanche la suite n’a aucun rapport, je voulais juste faire un peu l’intéressant ! Je suis arrivé à Bremen un après-midi pluvieux. J’avais rencard avec Ben, un ami d’un ami de Dorthe, qui avait dit par mail pouvoir m’héberger pendant toute la durée de mon séjour sur place. Me voilà donc devant la porte, qui s’ouvre sur une souriante jeune maman, un bébé dans les bras, et un accent français impeccable. Ben n’est pas là, mais il a laissé consigne de m’accueillir. J’entre dans une grande salle, où quelques jeunes femmes s’occupent de nourrissons. Connie, qui vient de m’ouvrir, m’explique que je suis dans le local collectif, et que je vais être logé au-dessus, dans la colocation où vivent Ben et quatre autres personnes. Là-dessus arrive Carlos, la mari de Ben, qui me fait monter et découvrir l’appartement. Première surprise, c’est immense ! Deuxième surprise, la plus grande pièce, qui sert en tant normal de lieu de répétition pour quelques jongleurs et musiciens, est aussi ma chambre !! Le séjour commence plutôt bien…

Mieux qu’à l’hôtel !

Willkommen bei Grüner Zweig

Les heures passent et je fais doucement connaissance avec les colocs, Gunnar, Roman et cie. Quand Ben arrive, nous accrochons immédiatement et passons la soirée à refaire le monde, je lui explique l’idée de mon voyage, et de là, nous embrayons sur le Grüner Zweig. Il s’agit du local au rez-de-chaussée. Au départ une boutique abandonnée, que quelques voisins se sont regroupés pour occuper, et quelques mois plus tard un nouveau centre social autogéré était né. Durant mon séjour à Brême, j’aurais l’occasion de fréquenter pas mal les gens du Grüner Zweig, tout en pratiquant les activités à leurs côtés. Yoga, échange de langues (español), jam session, soirée débat, ping-pong, baby-foot (auquel les allemands jouent comme des bourrins), jeux vidéos 1ère génération (ouais, j’ai battu un jeune geek à Archanoïd !)… et bien sûr, l’incontournable Vokü (de Volksküche : cuisine du peuple), institution germanique sur la base du repas (quasi) gratos autogéré. Note pour les gourmets, le VoKü du Grüner Zweig a été ma meilleure bouffe de toute la route entre Bruxelles et St Pétersbourg… Libertaires, peut-être, mais gastronomes, sans aucun doute !

Mamans du quartier venues parler bébés autour d’un thé

Salon de jeux et parking à poussettes…

Bon, mais venons en aux faits. Qu’est-ce que, comment ça, qui donc et tout ça. Tout d’abord il y a un noyau de gens motivés, comme souvent, qui se retrouve autour d’un grand local vide. Une immense pièce en trois partie (jeux, salon, scène), un bar, une cuisine, et un grand jardin. Ils s’installent et décident de fonctionner en autogestion, ce qui est une vraie nouveauté pour certains d’entre eux. Après ça, à chacun de proposer selon ses goûts et ses savoirs-faire. Si on consulte le programme, on trouve des échanges de langue, du kung-fu, des rencontres pour jeunes parents, ateliers de sérigraphie, débats politiques, concerts variés et tout un panel d’activités, régulières ou non. Pour la petite anecdote, je me souviendrai longtemps de cette soirée «8 bits » où nous avons joué à des jeux vidéos première génération jusqu’au petit matin…

« Show me your Arschposaune! »

Les cercle des gens qui s’occupent réellement du lieu n’est pas très grands, et ceux-ci passent beaucoup de temps sur la gestion quotidienne, le ménage ou la paperasse, mais dans l’ensemble, les animations proposées fonctionnent en autonomie et le Grüner Zweig se porte plutôt bien. Bien sûr ; la dimension politique n’est pas toujours au premier plan, mais certains n’oublient jamais de glisser quelques intentions militantes, même dans les activités les plus banales… Comme me dira Ben en plaisantant, le lieu est devenu une sorte de « camp d’entraînement anti-fachiste » !

Toutes et tous volontaires, il n’y a pas de salariés. Cela n’est pas sans poser problème lorsqu’il s’agit de nettoyer les sols un lendemain de fête, mais nous sommes en Allemagne, où la culture de l’organisation collective est beaucoup plus forte qu’ailleurs. Et pas n’importe où en Allemagne, nous sommes à Bremen, qui est une des quatre ville-lander du pays. Cela signifie notamment que la cité revendique une grande indépendance et que ses habitants sont plus politisés quand dans d’autres régions, comme la très conservatrice Bavière, par exemple. Au cours de la conversation, j’apprendrais ainsi que Bremen comptait auparavant un quartier populaire très fortement identifié « anarchiste ». Cette zone libre attirant toujours plus d’artistes et de jeunesse bohème, le quartier a été victime d’une forte gentrification. Suite à cela, les activistes ont choisi de ne pas reproduire l’erreur d’être trop concentrés, et se sont dispersés dans toute la ville. Le résultat aujourd’hui donne une implantation des lieux militants en réseau, avec au moins un îlot libertaire dans chaque quartier. Le Grüner Zweig est dans le Neustadt.

Chilling in the garden

Séance coiffure au soleil

Après deux semaines riches en rencontres et pleines d’enseignements, me voilà sur le départ, à regrets. Je serai bien resté quelques mois de plus, mais l’ami Gunnar me propose une place pour aller dans un lieu magique, qu’il qualifie de « fantastic playground for adults », à mi-chemin de ma prochaine destination : Leipzig. Je fait mon sac et passe toute l’après-midi à dire au-revoir à ces gens qui m’ont si bien accueilli. Je ne suis pas près d’oublier cette adresse, et suis certain d’y retourner dès que l’occasion se présentera…

+ d’infos sur http://gruenerzweig.orgizm.net

Grüner Zweig : Erlenstraße 31, Bremen – Neustadt

Un dernier coup d’oeil sur ce qui fut ma chambre, et en route…

Si on regarde une carte ancienne, on découvre que Bruxelles, il y a quelques siècles n’existait pas en tant que ville. Il y avait un marché, à l’emplacement actuel de la Grand-Place, cerné d’une multitude de petits villages. Avec le temps et l’essor du commerce, les bourgs se sont rejoins pour former cet assemblage hétéroclite qu’est aujourd’hui la ville/région de Bruxelles-Capitale.

En arrivant ici, j’avais une assez bonne idée de ce qu’allait être mon séjour. Sachant l’importance de ce que les Belges appellent l’Éducation Permanente, j’avais minutieusement préparé le terrain. Mon principal contact était la sociologue Majo Hansotte, qui a développé depuis quelques années, en partenariat avec nombre d’acteurs de terrain, à la fois Belges et Français, toute une méthode pour donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont jamais. Je l’avais vu intervenir dans le cadre d’ateliers sur l’expression des jeunes et je trouvais son approche sur les « paroles citoyennes » très pertinente. Malheureusement, après quelques mails échangés, nous n’avons pas pu nous rencontrer car mes dates de séjour correspondaient parfaitement avec ses congés annuels ! Intéressée par ma démarche, elle avait cependant pris la peine de m’orienter vers diverses associations basée entre Bruxelles et Lièges, ainsi que vers Luc Carton. J’avais déjà entendu parler de ce philosophe, et lu quelques textes de lui où il dressait un tableau peu amène de l’état de l’éducation populaire, notamment par son éloignement progressif du champ politique de son intervention. Dans un article passionnant, il parlait du vide qui s’était crée entre les acteurs initialement moteurs de l’éducation émancipatrice : d’un côté les syndicats qui, en délaissant l’action éducative, en abandonnant les universités populaires et les cours volontaires des Bourses du Travail, s’étaient recentrés sur leur priorités de défense des droits des travailleurs ; et de l’autre les associations qui, en devenant de plus en plus culturelles et de moins en moins politiques avaient tout autant contribué à l’élargissement du no man’s land de l’éducation au politique. Sans aller plus loin dans la description des théories de Luc Carton, je dois dire que je brûlais de le rencontrer. Las, après m’avoir assuré de son intérêt pour cette entrevue, il m’annonça après quelques mails et appels échangés qu’il ne pourrait finalement pas se libérer d’un emploi du temps trop chargé. Deuxième rencontre avortée.

Les autres contacts vers lesquels m’avait orienté Majo ne répondirent à aucun de mes messages, pas plus que mes propres pistes, notamment celles de militants rencontrés lors de formations du Pavé… et c’est ainsi que j’arrivais dans un curieux paradoxe : jamais je n’avais autant préparé une étape, et jamais celle-ci ne s’était annoncée aussi stérile !

Et me voilà dans la gare de Bruxelles Midi. Le comble dans tout ça, c’est que j’ai pas non plus trouvé d’hébergeur pour mes premiers jours en ville. J’ai bien une invitation, mais je dois attendre la fin du week-end. Alors avant de partir de Paris, j’ai noté trois adresses d’auberges de jeunesse, il ne me reste plus qu’à voir s’il leur reste de la place… Je prends le métro direction Botanique, pour tenter une première chance au Chab (Centre d’Hébergement de l’Agglomération Bruxelloise), qui avait l’air sympa sur les photos. Je trouve assez facilement et pousse un énorme soupir de soulagement lorsque le gars de l’accueil m’annonce qu’il ne reste plus qu’un seul lit de libre, mais que je peux l’avoir pour moins de vingt euros, petit déjeuner compris ! Enfin la chance tourne, on dirait… Plus qu’une simple auberge, le Chab loge aussi quelques dizaines de stagiaires de toutes disciplines et sert aussi de foyer de jeunes travailleurs et de fondation européenne. Cette association à but non lucratif va s’avérer être une étape clé de mon séjour à Bruxelles. J’y passerais de fantastiques soirées, y ferai de belles rencontres, et y prendrai aussi deux ou trois cuites, dont la mémorable « Non, peut-être ! », soirée de lancement d’une nouvelle bière artisanale à plus de 8 degrés d’alcool, dégustée gratuitement durant toute la nuit… Ce lieu ressource m’a en tout cas permis de bien rebondir, grâce notamment au sympathiques encouragements de Corina, Enzo, Bruno, Ben, Pierrick, Laurent, Mira et les autres, que je dois ici remercier.

Le Bar du Chab – Fondation Vincent Van Gogh, mon QG pendant une semaine !

Du coup, la situation se met à changer et dès le lundi, je rencontre Victor, mon nouvel hôte, chez qui non seulement je suis logé comme un roi, mais en plus je vais découvrir son superbe travail photographique sur la diversité des quartiers de Bruxelles, véritable mine d’information.

Architecte de formation, discipline qu’il enseigne aujourd’hui après l’avoir longtemps pratiquée en indépendant, Victor est aussi photographe et c’est cette double casquette qui lui a valu de se voir commander par la Région Bruxelles-Capitale un ouvrage censé mettre en valeur la diversité culturelle des différentes populations de la ville. Il s’y est baladé pendant quelques mois, appareil en bandoulière, et le fruit de ses pérégrinations a donné un livre de superbes clichés, accompagné de textes dont je ne résiste pas de vous donner quelques extraits :

« Concernant l’immigration, les citoyens d’origine étrangère ou les habitants en séjour non déclaré, les chiffres étaient soit anciens, soit partiels, soit invérifiables.[…] Nous sommes en fait dans cette ville ouverte qu’est Bruxelles, devant une réalité mouvante et changeante, qui évolue très vite, et dont nous ne mesurons pas les enjeux. Beaucoup d’acteurs culturels et sociaux y sont impliqués, mais il y a aussi des pans entiers de cette réalité qui échappent à notre connaissance et à notre appréhension objective. »

« Bruxelles, c’est sa particularité, a une identité ni trop pesante, ni trop contraignante, en comparaison de celles des autres villes européennes. Elle permet aux nouveaux arrivants d’en adopter la culture, en même temps qu’ils continuent à vivre leur culture de provenance. C’est une ville qui permet de devenir ce qu’on voudrait être, chacun peut y vivre des identités multiples.»

Quelques photos du livre « Bruxelles Diversité »

Ainsi, en partant de Schaerbeek, commune multi-ethnique très métissée, Victor va rendre compte d’une « action d’un contrat de quartier : une promenade pour voir les antennes paraboliques décorées. Un artiste s’est employé avec les habitants à en faire un moyen d’expression. Motifs d’ici et d’ailleurs ». A Schaerbeek, le parcours parabole donne une balade originale à la recherche des motifs colorés sur les façades et les toits des immeubles. Un peu plus loin, nous voilà à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek-Saint-Jean, où se jouent les représentations de fin d’année des ateliers hi-hop, danse contemporaine, et tant d’autres… A Cureghem : « les tables ont été installés dans la rue. Les membres d’une association y expliquent des mots de leur langue aux passants lors d’une fête de quartier. »

Le livre s’intéresse aussi à la Zinneke parade, qui « est préparée pendant des mois par les associations de quartier. Elle offre un portrait de la mosaïque de cette ville. A travers une expression populaire bruxelloise, elle symbolise le désir de métissage ». J’ouvre ici une parenthèse pour m’attarder sur le mot Zinneke : du Brusseleir ‘zinneke’, de Zenne, nom bruxellois de la rivière Senne qui traverse Bruxelles, avec le suffixe diminutif -ke. Mais c’est surtout un chien bâtard, un corniaud, dans l’argot bruxellois. Et c’est ainsi que se surnomment les habitants de cette ville qui est le fruit d’un agglomérat de villages, d’un métissage de différentes cultures, si bien qu’ici personne ne peut se dire véritablement « de souche », mais toutes et tous sont bien d’origine étrangère à un moment ou un autre de leur histoire.

Cependant l’arpentage continue et nous voici Place de la Reine, pour l’action Supervoisins : Globe Aroma Keuken. « Rencontre annuelle organisée entre un acteur culturel et les voisins du quartier. Une table tournante, chacun s’approche et s’attable. Les plats défilent. On goûte. Un voyage au travers de plats préparés par les résidents du Petit Château (Centre d’Accueil pour Réfugiés). » Globe Aroma est une organisation socio-artistique qui stimule les rencontres en milieu urbain. Elle veut permettre aux gens de découvrir partenaires (développement de réseau) et crée des liens de coopération afin de favoriser les échanges artistiques et de susciter, par le truchement de l’art, un dialogue interculturel. Globe Aroma veut associer activement à des projets artistique des gens que notre société exclut de toute participation à le vie sociale à cause de leur pauvreté ou de leur statuts de réfugié. Ces projets émanent de récits personnels des participants et sont encadrés par un artiste professionnel. Globe Aroma crée en outre des opportunités qui permettent aux demandeurs d’asile, aux réfugiés et aux nouveaux venus de révéler leurs capacité artistiques… Ici une vidéo de l’action

Aperçu intérieur du livre « Bruxelles Diversité »

Je m’arrête ici car il vaut mieux lire le livre pour en goûter toutes les saveurs. Cependant, grâce à cet ouvrage, j’ai pu me rendre compte de la vitalité des mouvements locaux d’éducation populaire. Et encore, nombreux sont ceux qui n’y apparaissent pas ! Je pense à l’association Le Début des Haricots, que j’ai rencontrée à l’occasion d’une journée porte ouverte au Potage Toit, un projet, comme son nom l’indique, de jardin sur le toit-terrasse de la Bibliothèque Royale. Le Début des Haricots s’inscrit dans une démarche d’éducation à l’environnement véritablement participative. Pour eux, il ne s’agit pas seulement de sensibiliser, mais de construire une démarche politique de changement social à travers leurs différentes expérimentations. Le potager bio-intensif, par exemple, est une expérience pilote en Belgique, qui vise à lancer une vaste politique d’occupation des espaces urbains inutilisés (toits, friches et autres). A terme, si le projet est concluant, il sera intégré à la structure ILDE, une ferme urbaine également créée par Le Début des Haricots. Toutes leurs productions sont destinées à être commercialisées pour la consommation locale, comme ils le disent « on n’est pas là juste pour faire germer des graines dans les écoles » !

Le Potage Toit, aperçu lointain

Casse-croûte au Potage Toit

La stratégie du Début des Haricots !

Et puis tout s’est enchaîné. A quelques jours du départ, j’ai rencontré Manue, qui m’a orienté vers d’autres acteurs locaux, qui eux-mêmes m’ont envoyé vers de nouveaux contacts, et ainsi de suite… J’aurais pu parler du 123 (le plus vieux squat de Bruxelles), de la Foire aux Savoir Faire (ateliers et événements DIY), ou encore de… Mais rendre compte ici de toutes ces rencontres demanderait trop de temps, alors je me contenterai de glisser dernier un clin d’œil à Yoann et André, qui gèrent La Marmite, un restaurant social dont le plat du jour est fameux dans tout le quartier des Marolles (et même au-delà), prix selon vos moyens. Un chouette petit lieu où j’ai pu déguster, comme il se doit, une véritable bonne bière Belge, en devisant voyages avec Félix, jeune boulanger plein de ressources.

La Marmite, cise dans les locaux du Pianocktail

Ainsi, après être arrivé sans perspective d’étude concrète, je repars avec le plein de notes et l’envie de revenir au plus vite, pour continuer ce passionnant tour de la diversité Brusseleir. Laboratoire social de l’Europe, Bruxelles n’est pas qu’une simple capitale où s’entérinent les décrets de la rigueur néo-libérale, où se votent les lois liberticides et où se passent les accords qui profitent plus aux lobbys qu’aux peuples, c’est également une ville socio-culturo-dynamique, où il suffit d’être soit-même pour se sentir à l’aise et intégré. D’ailleurs, la pire injure qu’on puisse faire à un autochtone, c’est lui dire qu’il est branché ! Ici, cela fait référence à la « coolitude snobinarde des parisiens ou des anversois », tout un programme… Mais voici que la route m’attire et m’appelle, comme le chantait Michel Corringe, le train pour Rotterdam partira avec cinq minutes de retard, voie 4…

Pour aller plus loin :

So long Brussels, I’ll miss your humour

Concert de rue : Tez, chansons rebelles franco-italiennes

Si vous arrivez en train à la gare de Genève Cornavin, vous apercevrez le quartier des Grottes sur votre droite. Ce samedi là, impossible de se tromper : c’est Jours de Fête, et en ce début de soirée les rues sont bondées. Une fois franchie la douane, je me dirige vers la musique, affamé, porté par l’odeur de la bière et des saucisses grillées. La foule est bigarrée, chatoyante, on peut entendre un paquet de langues différentes en s’y frayant un chemin. L’atmosphère électrique me prend d’emblée. A peine débarqué, j’adore déjà l’endroit !

Connexion milano-x-roussienne

Arrivé sur la place principale, j’aperçois les amis croix-roussiens. Retrouvailles chaleureuses, on trinque au plaisir d’être ensemble et de passer du bon temps. Les camarades milanais sont là aussi. Invités d’honneurs de la fête, ils sont venus en force, pas loin d’une quarantaine, à première vue. Je retrouve avec émotions tous les amis de la Scighera. Me voyant peiner avec mon gros sac, ils m’emmènent trois rues plus loin, chez Seb, qui a pour l’occasion transformé son grenier en dortoir. Une fois débarrassé, repus et en partie désaltéré, je rejoins les autres pour me lancer dans la sarabande.

Le Ludobus d’Alekoslab (Italie) : pour tous les enfants !

« Jours de Fête » au quartier des Grottes, c’est un événement organisé tous les deux ans par Pré En Bulles et un cinquantaine de partenaires, principalement des assos locales, dans un spectre allant de l’Armée du Salut au Squat du Pachinko en passant par les communautés sud-américaines ou le Contrat de Quartier. Nombreux concerts, dj’s, théâtre de rue, happenings, vide grenier, et j’en passe, l’événement est d’ampleur. Deux ans de préparation pour y arriver.

La dimension politique est toute aussi importante : là un stand de pétition contre le projet d’extension de la gare Cornavin (350 logements détruits, plus de 500 personnes déplacées) ; ici une banderole de soutien au Péclot 13 (asso de réparation vélo historique à Genève), non loin des appels à votation citoyenne pour un revenu garanti, contre le nucléaire… Les sujets d’engagement sont à tous les coins de rue.

C’est que les Grottes n’est pas un quartier comme les autres, son histoire est chargée. A l’origine un quartier populaire du centre ville, il a commencé à faire parler de lui dans les années 70, lorsque la municipalité de l’époque a commencé à projeter la destruction des immeubles vétustes pour y implanter un espèce de complexe urbain du genre mégalo-plein-de-thunes. Mais les habitants n’ont pas voulut partir. Ils ont sonné la révolte et de nombreux soutiens sont venus d’un peu partout pour occuper les logements vacants. Le quartier s’est repeuplé avec un composante militante importante, qui marque désormais la sociologie particulière de ce village d’irréductibles helvètes.

Régulièrement depuis, les dirigeants successifs de la ville, appuyés dans l’ombre par des promoteurs immobiliers furieux de voir ce petit bout de centre ville aux mains des gauchistes, ont renouvelé leurs attaques. Par des moyens plus ou moins détournés, ils ont tenté de faire fructifier ce foncier sous-utilisé, mais se sont toujours cassés les dents sur une résistance sans cesse renouvelée. Le dernier exemple en date est celui d’un projet de tour qui devait s’installer en lieu et place d’un garage désaffecté, et qui face aux dénonciations de l’association La Tour Prend Garde, a dû revoir ses ambitions à la baisse. Grâce à un patient travail de démantèlement du dossier, d’information citoyenne et de lobbying, des 12 étages initialement prévus, il est fort probable que l’édifice n’en compte plus que 5 ou 6 à l’arrivée !

Graff au 10 Bis

Le panorama associatif des Grottes est très large. De mon bref séjour, je retiens surtout : La Galerie (bar, repas à très bas prix, action culturelle), Péclot 13 (atelier vélo), Pachinko (bistrot autogéré), Le 10 Bis (socio-culturel), Pré En Bulles (éducation populaire), La Maison Verte (maisons des assos du quartier), Young Voices (asso de jeunes), Vacances Nouvelles (centre de loisir social et solidaire, séjours pour enfants), Le Saltimbanque (le plus petit théâtre genevois), la Buvette de l’Îlot 13 (ancien squat réhabilité), et la liste est courte au regard de tout ceux qui restent…

Place des Grottes, la Maison Verte

L’îlot 13, petit aperçu…

Sur place, mon principal contact est Seb, de l’association Pré En Bulles. Il est arrivé dans le quartier en s’installant dans un ancien immeuble occupé, réformé en logement social. Alors en formation, il a effectué un stage au sen de Pré En Bulles (PEB), plus précisément à l’animation dans l’espace public, avant d’être embauché en qualité de permanent par l’association. Après quelques années d’implication très militante, parfois au détriment de son temps personnel, il commence aujourd’hui à compter son temps de travail pour revendiquer des heures en plus. Estimant que son temps militant est mélangé avec son temps de travail, il aimerait maintenant faire un peu plus la part des choses pour se consacrer à sa famille ou à d’autres projets… Son engagement est énorme sur le quartier, parfois au détriment d’autres investissements. Il voudrait agir aussi au niveau syndical, mais pense que cela va attendre encore un peu.

Le triporteur « atelier cirque » de Pré En Bulles

Au premier abord, l’association PEB fonctionne comme beaucoup, avec un bureau, un conseil d’administration et un collège de salariés. La différence se joue au niveau du financement, puisque les salaires sont payé par le canton, mais le fonctionnement associatif est financé par la Ville de Genève. A l’arrivée, les fonds sont à 90% d’origine publique, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes : charges administratives très lourdes, complexité institutionnelle, etc. PEB reste cependant indépendante vis à vis des financeurs, les salariés n’ont à constater aucune influence de leur part. Ils jouissent d’une grande souplesse dans l’organisation du travail, chacun gère son agenda comme bon lui semble, ce qui leur donne un sentiment de liberté totale dans les actions menées. Les décisions d’orientation sont prises au niveau du comité dirigeant. Si les statuts de l’asso sont apolitiques et le discours officiel plutôt neutre, la pratique en revanche est éminemment politisée. L’équipe de PEB revendique son rôle d’animation/occupation de l’espace publique, avec une mission d’éducation populaire. Parmis leurs outils, les plus marquants sont les fameux triporteurs, connus dans toutes la ville, qui s’établissent au gré des envies en ateliers cirque, vélo, guinguette et autres.

Seb de PEB, sur triporteur solaire

Par ailleurs, PEB est en réactivité permanente sur ce qui se passe à l’échelle du quartier. Par exemple en soutenant la création de Young Voices, une association de jeunes qui squatte une arcade (local commercial) abandonnée et tente de se la faire attribuer par la ville. En soutenant cette action de réappropriation illégale, PEB marque son indépendance vis à vis des institutions qui la finance. Elle affirme aussi son histoire militante. Partenaire de l’Îlot 13 depuis le début, elle a accompagné tout le travail pour légitimer l’occupation de ces immeubles. Maintenant que le statut de l’Îlot 13 est reconnu, PEB continue le partenariat puisque ses locaux se trouvent au sein de l’ensemble architectural. Ce type d’engagement radical leur permet aussi de se défendre de l’étiquette alterno-bobo que certains voudraient leur coller.

D’autres chantiers sont en cours : l’occupation de Beaulieu (jardins éducatifs partagés), la recherche d’un espace de type « maison de quartier », assez vaste pour accueillir des enfants, des assos, etc. Ce que ne leur permet pas l’exiguïté des locaux actuels. Cette revendication d’un espace géré par un collectif entre en conflit avec la municipalité, qui souhaiterait pour sa part en avoir la gestion totale. Ce à quoi PEB répond : « OK pour bosser ensemble, par pour être à la merci des changements d’élus ». L’idée est de mettre en valeur la participation des assos et habitants du quartier dans un gestion autonome de cette future Maison Pour Tous, sans mainmise politicienne.

Local occupé par Young Voices

Aux Grottes, Seb est impliqué en tant qu’habitant, travailleur et militant. Notamment par son implication dans le Contrat de Quartier (= conseil de quartier). S’il a d’abord commencé par soutenir des actions illégales, de type occupations, il est ensuite devenu délégué élu et donne ainsi une autre dimension à son engagement. Il concède que la confrontation éprouvante au rythme particulier des instituions empêche bien souvent les actions autonomes. Mais il constate tout de même un renouveau « participatif » aux Grottes. Après plus d’un an et demi de flottement, il y a eut récemment un véritable coup de pied dans la fourmilière donné par les habitants, qui tentent maintenant d’imposer leur propre tempo sur les gros dossiers (par ex la lutte contre le projet d’extension de la gare Cornavin).

Il pense toutefois qu’il faut être capable de sortir du cadre du Contrat de Quartier, qui ne doit pas avaler toutes les initiatives locales. Fédérer pour lisser n’est pas la solution. Il se bat pour laisser leur autonomie aux différents acteurs, même s’ils ne partagent pas ses points de vue politiques. Il essaye aussi de tisser des liens serré avec ses voisins, comme ce fut le cas il y a peu lorsqu’ils se sont réappropriés un parking pour installer un poulailler. Ce qui ne l’empêche pas de garder une vision plus large des combats à mener. Ainsi, Seb est un des moteurs genevois du projet « Mon Village », dont j’ai déjà parlé avec l’article sur la Scighera, qui vise à créer du réseau entre différent quartiers d’Europe. Mais ceci fera l’objet d’une étude plus approfondie lors de mon passage à Brême, d’ici quelques semaines…

Andrea, GO éphémère du Ludobus

Pour en savoir plus :

Pré En Bulles

La Galerie

Péclot 13

Le Contrat de Quartier

La Maison Verte

La Pachinko

Le 10 Bis

et d’autres à découvrir sur place..

A l’entrée de l’îlot 13

Sonopack : le sound system qui fait pas chier les voisins !

Soirée de folie à la Galerie

Sound system de la Galerie

Bon, ben… on repassera plus tard…

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« Au bout de chaque rue, une montagne » Stendhal

Cette petite phrase peinte au pochoir sur un trottoir résume assez bien le paysage. Nichée dans sa cuvette, cernée de massifs, Grenoble est probablement la seule ville de France où l’on peut croiser des alpinistes amateurs dans le tram et se faire une via ferrata en sortant du boulot. C’est dans ce contexte de nature si proche que je suis venu rencontrer les copains de l’Orage, une coopérative d’éducation populaire qui prône un certain retour aux sources de la transformation sociale. La structure est jeune, pas encore deux ans, et pourtant elle jouit déjà d’une réussite indéniable. A l’origine, quatre militants se retrouvent autour des idées de la grande sœur, la Scop Le Pavé, à Rennes, et participent au stage « éducation populaire et transformation sociale » que celle-ci organise régulièrement. A l’issue de cette formation, les fondateurs de l’Orage sont sollicités par leurs collègues du Pavé qui, victime de leur succès, ébauchent alors une stratégie d’essaimage à travers la pays. Quelques mois de réflexion plus tard, l’Orage est né, dans la lignée du Pavé, mais avec son identité propre et ses petites spécificités. Par exemple leur approche du corps, totalement absente des pratiques du Pavé, leurs réflexions sur la notion de famille, ou encore l’enracinement urbain très assumé.

A Grenoble, le tissus associatif militant est d’une densité impressionnante. Le nombre d’activistes au mètre carré ferait pâlir certaines grandes villes comme Paris ou Lyon. Au cours de mon bref séjour, j’aurais ainsi l’occasion d’échanger avec des gens d’Antigone (10 ans de librairie anarchiste), du 102 (doyen des squats français), de la BAF (centre social autogéré), du Local Autogéré, et bien d’autres. Il s’agit d’un réseau ancien, fortement implanté, où les gens se connaissent, se font confiance, savent travailler ensemble. On y observe par exemple un formalisme organisationnel à l’anglo-saxonne, assez rare dans les pays latins, d’une grande efficacité. Les fondateurs de l’Orage entretiennent des liens étroits avec la plupart d’entre eux, notamment Antigone. Comme souvent, ce maillage prend appuis sur un quartier à l’identité politique et à la mixité sociale importante. Ce peut être la Croix-Rousse à Lyon, la Plaine à Marseille, ou ici, le quartier Saint Bruno, populaire et vivant, où il fait bon vivre d’un bistrot à l’autre, et où les très beaux locaux de la Scop donnent sur un marché aux étals colorés de toutes les cultures du monde.

Chose surprenante, Hugo, l’un des coopérants, m’avouera qu’ils ont eut aux débuts un peu peur d’une mauvaise réaction du réseau militant grenoblois, qui aurait pu leur reprocher cette initiative quasi concurrentielle, mais les a finalement très bien intégrés et les considère aujourd’hui comme un acteur important de la mouvance. Là où ils craignaient d’être considérés comme d’opportunistes marchands de pseudo-révolution, ils ont tout compte fait été rapidement reconnus dans leur dynamique d’éducation politique radicale.

Après des débuts difficiles et de nombreuses frayeurs sur la viabilité du projet, l’Orage est aujourd’hui à l’équilibre budgétaire et croule sous les demandes d’intervention. A tel point que lors de ma visite des bureaux, je tombe sur les nombreux CV envoyés pour répondre à l’offre d’embauche d’un nouveau salarié. Faut-il croire que le modèle fonctionne ? Hugo me répond que rien n’est gagné, mais qu’en l’occurrence, cette embauche devenait nécessaire pour répondre à la demande croissante de formations qui devient difficile à gérer. A l’heure où j’écris cet article, les coopérateurs de l’Orage ont choisi de recruter une jeune militante de la région, à qui je souhaite bon courage !

Alors que je pensais reprendre la route en direction de Genève, Hugo m’invite à repousser mon départ pour rester le temps de rencontrer Anthony, de la Scop le Pavé, le vendredi soir à Nyon. Nous arrivons juste à temps pour le début de la conférence gesticulée de celui-ci : « Le plein d’énergie », un état des lieux très alarmant sur la fin de la société du pétrole abondant et bon marché, et comment s’y préparer. A l’issu de la conférence, Anthony invite les spectateurs à revenir le lendemain matin pour participer à un atelier de « Survie dans un monde sans énergie », dont voici un bref compte-rendu…

L’atelier a lieu en plein air, dans l’espace restauration de la foire au bio de Nyon. Dans ce lieu ouvert et bruyant, la séance démarre avec une quinzaine de personnes (elle comptera jusqu’à trente participants). Comme beaucoup de personnes n’ont pas vu la conférence la veille, Anthony, qui contrairement à la coutume du Pavé anime seul l’atelier, commence par rappeler le contenu de celle-ci et insiste sur la nécessité de changer les modes de vies, et par conséquent de créer du pouvoir d’agir.

Après un temps d’adaptation à l’espace, une installation initiale en grande tablée, vite abandonnée au profit d’un cercle de chaises plus convivial (qui suit l’ombre des arbres, le soleil tape dur), l’animateur lance la séance sur le thème : c’est la fin du pétrole, il va y avoir un changement de société brutal, comment s’y préparer ? Les participants sont donc invités à se poser deux questions : « Combien je gagne par mois ? & Comment je vivrais avec 400 ou 500 € de moins ? »

Les gens réfléchissent un moment par petits groupes, puis la retransmission se fait avec tout le monde. Pour un peu plus de cohérence, les réponses et propositions de solutions se font en partant du premier poste budgétaire (presque toujours le logement), puis en descendant crescendo (transports, chauffage, loisirs, etc). Les gens interviennent librement et donnent leurs idées pour économiser à la fois de l’argent et de l’énergie. A l’arrivée, cette séance ressemble à un inventaire, non exhaustif, au cours duquel les participants parlent de leur vécu, de ce qu’ils connaissent, et finissent par s’apercevoir que collectivement, ils sont capables proposer un grand nombre de solutions.

A l’issu de cet atelier, j’aurais l’occasion de manger avec les gens du Pavé et de l’Orage réunis, qui parlant boutique sans se soucier de ma présence, me permettent de réaliser que le modèle coopératif du Pavé est loin d’être la panacée, et qu’il reste encore pas mal de chemin dans leur quête du travail libre. J’apprends ainsi que la Scop du Vent Debout, à Toulouse, connaît de grave difficultés de trésorerie, que celle du Pavé est encore assez instable financièrement, et qu’à Tours, l’Engrenage peine à décoller vraiment… Bref, le tableau n’est pas rose, excepté peut-être pour les collègues de l’Orage qui semblent épargnés par ces difficultés. En prenant le train pour Genève, je continue la discussion avec Anthony, jusqu’à Lyon, et je réalise qu’il reste encore beaucoup de pistes à creuser pour édifier en France les bases d’une Education Populaire forte et influente. Lorsque nous nous séparons, je me dis que mon voyage et l’étude comparée de différents acteurs à l’échelle internationale permettra peut-être d’apporter une nouvelle pierre à l’édifice.

 

Pour en savoir plus :

L’Education Populaire est un concept encore faiblement répandu à travers les îles britanniques. Mes recherches en la matière m’avaient donné si peu de contacts que je désespérais d’arriver à rencontrer qui que ce soit en dehors des quelques universitaires recensés sur internet. Il y avait bien Trapese, une organisation basée à Brighton qui me semblait tout à fait correspondre. Las, aux mails envoyés sur deux adresses différentes ils ne répondirent que trois mois plus tard ! Aussi, lorsque Amy me parla de l’OK Café à Manchester, j’étais plutôt emballé. Mieux, elle organisa carrément une rencontre sous forme d’atelier, me proposant d’animer cette initiation à l’éduc pop. Bon, je m’étais dit en partant que ce genre de situation arriverait forcément : être en voyage d’étude n’interdit pas de transmettre sois-même quelques trucs au passage.

OkCafé Manchester Feb-March 2012

Nous voilà donc arrivé ce dimanche 4 mars avec dans le sac les feuillets préparés pour l’occasion. Dès l’entrée je trouvais ce squat éminemment sympathique. L’équipe a réouvert un ancien pub abandonné depuis assez peu de temps pour ne pas être totalement en ruine, ce qui leur permet d’occuper un lieu assez vaste pour recevoir du public, et en assez bon état pour l’aménager confortablement. Passé le hall d’entrée, on entre dans la salle principale avec le bar en son centre. Un tiers de l’espace est aménagé façon bar, avec tables et chaises, un tiers en salon cosi avec fauteuils et canapés, le dernier tiers étant consacré aux jeux : billard et babyfoot. A l’étage, les chambres, où résident les plus actifs des militants. Juste après l’entrée, un peu avant le bar, une porte donne sur la salle de réunions. Mon atelier se déroule en présence d’une dizaine de personnes, d’âges et de classes sociales différentes. Certaines d’entre elles sont particulièrement critiques et je m’aperçois très vite que ma préparation est insuffisante. Au départ, j’ai voulu alterner théorie et pratique, préparant un petit historique, des exercices typiques des formations professionnelles en vie associative ainsi que quelques passages plus politiques sur les fondamentaux du type : définition de la démocratie selon Paul Ricoeur, état des lieux des coopératives d’éducation populaire en France, etc. Malheureusement, ma maîtrise insuffisante de l’anglais ne permet pas une réelle interaction. Je m’embrouille dans mes explications, saute des exercices pratiques et ne comprend pas toujours les questions des participants. Encore heureux que ceux-ci soient compréhensifs… Au bout d’un moment, je décide de lâcher prise et de laisser la discussion suivre son cours sans chercher à la maîtriser totalement. J’essaye cependant, et de façon maladroite, de rester dans la position de l’animateur, surtout en ce qui concerne la gestion du temps ou pour orienter le débat lorsque j’estime qu’il s’éloigne un peu trop du sujet. A la fin de l’atelier, certains me feront d’ailleurs remarquer que tout en parlant de co-éducation et de rupture dans les rapports maître-élèves, j’aurais réussis à garder ma casquette de « sachant » par rapport au reste du groupe, critique qui me cueille juste là où ça chatouille ! Je sors de là un peu épuisé, avec la ferme intention qu’on ne m’y reprendra plus. J’ai maintenant une idée plus précise de ce qu’il aurait convenu de faire, et je vais retravailler mon intervention en espérant faire mieux la prochaine fois.

OkCafé Manchester Feb-March 2012 – meeting

De l’OK Café, finalement, je garde l’image d’un squat à l’anglo-saxonne, très organisé, avec une grande capacité d’autogestion de la part des participants, que ce soit pour le service au bar, le repas à prix libre, l’organisation de la vie quotidienne où le débat qui suit la projection d’un film. En ce sens, et même si le concept n’est pas encore revendiqué comme tel, il y a véritablement éducation populaire à l’OK Café, et, je pense, à travers bon nombre de centres sociaux britanniques. J’ai pu échanger avec les habitants du lieu et observer certains d’entre eux dans leur façon d’agir, juste assez pour m’apercevoir que, de façon consciente, on ne fait pas « à la place de », mais on montre à chacun comment réaliser lui-même ce qu’il désir faire. Une véritable école de l’autonomie. Toute la question se pose maintenant de l’impact de telles organisations sur un plus large public. En dehors de son image de squat ouvert quinze jours tous les deux mois, l’OK Café touche-t-il assez de gens pour avoir une réelle influence à l’échelle d’une ville comme Manchester ? La réponse est bien évidemment non, et les militants en sont assez conscients pour voir plus loin. Le chantier en cours est d’ailleurs significatif, puisqu’il s’agit de trouver un lieu capable d’accueillir une centre social permanent, qui fonctionnerait à l’année, de façon quasi institutionnelle, en parallèle d’un OK Café toujours aussi radical, mais en bonne entente entre les deux équipes. J’espère revenir prochainement à Manchester pour voir cette nouvelle maison ouverte et en fonctionnement.

OkCafé Manchester Feb-March 2012 – bar

Plus d’infos : http://okcafe.wordpress.com – Mail: mcrokcafe@gmail.com

Le compte-rendu de l’intervention (in english) : Popular Education – OK Cafe workshop – march2012

C’est sous un soleil de printemps désespérément attendu que j’arrive dans la belle cité andalouse. Marisa, mon contact sur place, m’a donné rendez-vous au Pumarejo, une belle demeure occupée du XVIIIème, dans le quartier populaire de la Macarena. Après quelques minutes de marche, j’arrive sur une petite place que bordent d’anciennes bâtisses, une bodega, un kiosque à journaux, une association écolo et le Pumarejo.

Sur la place, quelques punks à chiens occupent les bancs en sirotant des bières. Je m’approche d’une porte ouverte, celle du Centro Vecinal, où je suis accueilli par les animateurs du lieux, alors en pleine distribution de paniers de producteurs locaux. Nous entamons la discussion dans une vaste salle de réunion, aux murs tapissés de posters militants et d’affiches annonçant les prochains événements organisés par le comité de quartier.

Distribution des produits des producteurs locaux, Centro Vecinal del Pumarejo, Sevilla

Entrée principale du Pumarejo et bibliothèque

Cour intérieur de la Casa

Le Pumarejo se divise en trois parties : au centre, les 22 habitations occupées, où vivent une trentaine de personnes, principalement des femmes en retraites, pour la plupart anciennes militantes, et qui sont le cœur vivant de la maison. Leurs chambres donnent sur un patio andalous traditionnel, avec une fontaine au milieu et toute une végétation qui couvre en partie les mosaïques, donnant à l’ensemble un air de villa tranquille où la vie doit être bien paisible. Sur la gauche du bâtiment, une petite bibliothèque de proximité, à tendance libertaire, et un bar de quartier, qui ouvre uniquement le soir pour que les gens du coin se retrouvent à l’apéro. On y marque encore les consommations à la craie sur un bord de comptoir. Là, les habitants de la maison tiennent salon, et devisent bruyamment avec leurs voisins et amis de passage. Enfin, sur la partie droite, les locaux du Centro Vecinal, qu’on pourrait traduire par Centre de Voisinage, à mi chemin entre le centre social et la maison de quartier.

L’occupation du bâtiment dure depuis 11 ans, et depuis tout ce temps, les habitants, animateurs et militants volontaires ont développé une vaste palette d’activités à destination des habitants. Cours de musique, paniers de producteurs, aide juridique, alphabétisation, fêtes, repas de quartier, accueil des associations locales, etc. Ici, le mot d’ordre est « vivre ensemble ». Tous les moyens du Centro Vecinal sont mis à disposition de qui veut s’en servir. L’équipe d’animation est là pour accompagner les réalisations de chacun. Un nombre impressionnant d’associations, groupes d’habitants et collectifs plus ou moins structurés se partage les différentes salles d’activités pour y organiser cours, rencontres, conférences, débats, réunions et célébrations en tous genres. Si l’aspect politique n’est pas toujours mis en avant, il est transversal à tous les projets menés et systématiquement valorisé dans la communication du Pumarejo.

Réunion publique au Centro Vecinal

En parlant avec Mauricio, j’apprends que la notion de « maison en résistance » a connu des hauts et des bas dans l’histoire bouleversée du palacio. Durant les dix dernières années, la pression des groupes immobiliers n’a cessé d’augmenter pour atteindre aujourd’hui l’envergure d’un véritable lobbying ultra ciblé. Pour lutter contre cette spéculation, une Plateforme a été mise en place, qui regroupe tous les intérêts liés au Pumarejo. Aucune affiliation à un parti politique, mais des volontaires, personnes physiques ou morales, mouvements sociaux et professionnels qui se rencontrent régulièrement pour faire le point sur l’avancée des chantiers en cours. Au sens propre comme au figuré, d’ailleurs, car la baraque est en mauvais état et plusieurs habitations sont à refaire, mais la ville de Séville, propriétaire des murs, n’est pas pressée d’intervenir. En effet, les pouvoirs publiques sont exaspérés par cette joyeuse bande de résistants qui ont réussis à faire classer le bâtiment à la fois comme bien culturel d’intérêt général et comme monument historique. Mais cela ne suffit pas à calmer les attaques. Au moment de mon séjour, une importante réunion publique a lieu pour tirer à nouveau la sonnette d’alarme, en effet, la municipalité veut dénoncer la convention qui la lie au Pumarejo et il est maintenant de notoriété publique qu’elle souhaite se débarrasser des squatteurs pour revendre ce bien immobilier de grande valeur.

Alors les troupes voisinales restent mobilisées. Portes ouvertes, manifestations, pétitions… Tout est mis en œuvre pour faire connaître la Casa et gagner des soutiens. Des liens forts ont été tissés avec les différents acteurs du tissus associatif local, régional et national. Des soutiens de renom, comme le prix Nobel de littérature José Saramago se sont exprimés en faveur de ce lieu dont la tradition d’ouverture au public remonte à loin. De la construction, en 1775 par Pedro Pumarejo, à aujourd’hui, la Casa del Pumarejo a successivement été hospice, école, collège, bibliothèque, pension, commerces ou ateliers d’artisans… Les habitants veulent maintenant faire vivre ce patrimoine en prise avec la société contemporaine et ne manquent pas d’idées pour y parvenir. « Apportez vos projets » disent-ils, « Il y a de la place pour tout le monde !! ».

Avant de quitter Séville, j’aurais le temps de nouer quelques relations fortes avec mon hôte qui m’aura aussi fait découvrir quelques endroits sympas de la ville, petits bars à tapas pleins de vie, salle de concert rock programmant des soirées flamenco, jardins partagés, etc. Je repars avec une l’envie de revenir au plus vite, car en seulement quelques jours, cette ville m’a profondément marquée.

Pour en savoir plus :

plataformapumarejo@yahoo.es

http://www.facebook.com/pages/Casa-Palacio-Pumarejo-Sevilla

Plaza Pumarejo, 3 41003 SEVILLA

Avec mon hôte Andalouse sur les toits de Séville

Quelques activités du Centro Vecinal

Plaquette de présentation du Pumarejo

Texte de soutien au Pumarejo par José Saramago

Texte de soutien au Pumarejo par José Saramago (détail)

Jardins collectifs « Huerto del rey moro »

Jardins collectifs « Huerto del rey moro »

La capitale espagnole bruit du ronron urbain des cités européennes, langage standardisé fait de circulation automobile, de brouhaha mercantile et d’agitation futile. Seul l’accent madrilène marque une légère diférence géographique. les gens s’interpellent à voix tonitruantes, les jeunes picolent dans les parcs, les bars offrent des tapas jusqu’à tard dans la nuit, aucun doute, je suis bien arrivé.

C’est dans un troquet de la rue Atocha que je rencontre mon premier contact, Juan. Il comprend tout de suite de quoi je lui parle, l’éducation populaire, il a baigné dedans toute son adolescence, me dit-il. Pour lui, le mouvement est ancré dans tout le pays, de façons diverses et variées. A l’écouter, je m’aperçois que les variantes espagnoles sont très proches des françaises. Mêmes types d’associations quasi institutionnelles côtoyant des groupes plus ou moins radicaux. A la différence près qu’on trouve aussi les fameux Centres Sociaux à l’italienne, immeubles occupés transformés en laboratoires d’expérimentation politique, et, particularité locale sans doute, des fondations privées directement financées par des banques, chose que je trouve suffisamment improbable pour aller voir de mes propres yeux.

http://mierdo.com – La llave inglesa, compañia de teatro, Madrid

Dès le premier soir, Juan m’emmène au KOALA (Komplexe Okkupé Autogéré Labyrinthe Anarchiste). Le lieu accueille ce soir là un concert hip-hop dans le cadre d’un festival contre le racisme.

Je me sens assez vite à l’aise dans ce dédale de salles enchevêtrées, maison ouverte aux murs peints sauvagement, couleurs représentatives de la foule bigarrées qui peuple l’édifice. La démarche de l’équipe du Koala s’inscrit dans un ensemble de réappropriations de locaux ou immeubles intervenant dans de nombreuses villes d’Espagne et où les anarchistes sont la plupart du temps investis. Nous sommes dans la lignée du mouvement squat international, rien jusque là qui sorte de l’ordinaire libertaire… La soirée bat son plein et je m’installe dans un des salons pour entamer la discussion avec un petit groupe d’occupants. Le terme d’éducation populaire leur évoque vaguement quelque chose, mais ils ne font aucune distinction entre action politique, éducative ou culturelle, tout étant lié selon eux. J’essaye d’en savoir plus sur les nombreux ateliers qui se déroulent tous les jours sur place, sur les liens avec le voisinage ou encore sur leurs conceptions de l’autonomie, mais mon niveau d’espagnol limité entrave la fluidité de la conversation. Au bout d’un moment, nous abordons le sujet du mouvement des Indignés, l’occupation de la Puerta del Sol et les suites données au mouvement. En bons anars, ils sont très critiques vis à vis de tout ça. S’ils ont été enthousiastes, ils ont vite déchanté et ne se sentent aujourd’hui plus trop concernés. Bien sûr ils ont été présents et ont fait feu de tous bois pendant et même après le campement. Ils insistent, comme souvent, sur le fait que l’organisation des AG, le travail en commissions ouvertes, la démocratie directe, le refus de toute hiérarchie et beaucoup d’autre pratiques adoptées pendant le mouvement étaient fortement inspirées des idées libertaires. Le point positif qui met tout le monde d’accord, c’est de constater qu’un nombre important de gens sont venus sans aucune idée préconçue, et sont repartis avec un début d’éducation politique. De ce point de vue là, le mouvement des Indignés a été une prise de conscience pour des milliers de personnes. Au final, les révolutionnaires espagnols regrettent que la dimension militante ait été reléguée derrière des considérations parfois trop « new age » à leurs yeux. A ce titre, ils regardent avec envie les occupants de Wall Street, qui à leur avis portent des idées beaucoup plus radicales et s’attaquent frontalement aux vrais responsables du système financier dominant.

El Koala, festival contre le racisme

Le lendemain, après une matinée difficile à cuver les nombreux calimuchos de la veille, je me dirige vers la station de métro Lavapiès, un quartier populaire du centre où j’ai rendez-vous avec Añès, une étudiante salvadorienne, intéressée par mes questions, et qui me propose de visiter la Casa Encendida… Arrivés sur place, je suis frappé par le caractère classieux de l’endroit. Grand hall d’accueil, nombreuses salles de travail, quatre espaces d’exposition, une grande terrasse envahie d’une jungle luxuriante, et j’en passe. Nous buvons un café au bar et Añès me parle de son vécu au Salavador, les associations dont elle fait parti là-bas, notamment celles influencées par Paolo Freire, qui oeuvrent à l’éducation politique des communautés pauvres. Elle me propose ensuite d’explorer plus avant la Casa, où se mêlent différentes expositions, dont une sur les droits des femmes à travers la planète. Nous nous arrêtons devant une courte vidéo à base de clichés qui a tout l’air d’une mauvaise pub, je fais remarquer à ma camarade qu’elle pourrait aussi bien servir d’annonce pour une banque, ce qui la fait rire : « normal, dit-elle, c’est financé par une banque ! »

Ainsi nous y voilà, sans m’en douter, j’ai mis les pieds dans un de ces fameuses institutions d’éducation populaire qui servent de paravent éducativo-culturel à quelques banques locales. La déception est cruelle. J’étais presque emballé par le caractère généreux de l’endroit. salles de cours, bibliothèque, ambiance conviviale et ouverte, multigénérationnelle et colorée, je me disais que j’avais dû tomber dans une sorte de super MJC… Raté ! Ici, d’éducation politique radicale il ne sera certainement pas question. les financiers ne sont pas mécènes pour qui voudrait les mettre à bas…

En sortant je suis dépité. N’y a-t-il donc pas d’intermédiaire entre ces squats cradingues complètement renfermés sur eux-mêmes, comme ce CSO Casablanca (centro social okupado), où je pénètre en voyant l’affiche d’un festival « Tatoo Circus », et où malgré quelques heures de déambulation, strictement personne ne m’adressera la parole !  Et ces grosse fondations luxueuses où les banquiers se rachètent une conscience ??? Le Casablanca semblait pourtant prometteur, avec ses nombreuses activité, son projet d’université populaire, ses ateliers DIY, etc. J’y retournerai le lendemain pour tenter d’aborder quelques personnes et d’entamer la discussion, mais je ne sais si c’est mon espagnol miteux ou ma nouvelle coupe de cheveux qui suscitent la méfiance, aucune discussion poussée, rien que des bribes et des gens qui s’esquivent au bout de cinq minutes… Las, je quitte Madrid au bout de quelques jours avec un curieux sentiment : la belle machinerie du système dominant ou l’amusant bricolage de la contestation minoritaire, faudra-t-il toujours ainsi choisir ton camp, camarade ? Et je repense à d’autres modèles qui ont fait le choix d’une tierce voie, plus louvoyante, moins évidente, mais peut-être plus ancrée dans le réel et certainement plus efficace en terme d’action démocratique locale…

Plus d’infos :

El KOALA : anarkoala (arobase) riseup.net – anarkoala.wordpress.com – 26, rue Adelfas, Madrid.

La Casa Encendida : http://www.lacasaencendida.es – 2 Ronda de Valencia, Madrid

CSO Casablanca : info@csocasablanca.org – www.csocasablanca.org – 21 rue Santa Isabel, Madrid

Madrid, barrio Lavapiès, teatro politico

Madrid, barrio Lavapiès, teatro politico

Madrid, barrio Lavapiès, teatro politico

Madrid, el Centro Social Okupado Autogestionado Casablanca

Madrid, talleres al CSOA Casablanca

Madrid, entrada de la Casa Encendida

Madrid, expo « mujeres » a la Casa Encendida

Madrid, mujeres visitando une expo sobre las mujeres en la Casa Encendida

14 janvier 2011, le peuple tunisien fête la chute du tyran. Après dix semaines d’insurrection, le régime de Ben Ali s’effondre et un gouvernement provisoire s’installe en attendant les élections. Quelques mois plus tard, Ennahada, le parti islamiste modéré, conservateur, remporte une majorité écrasante de sièges à l’Assemblée Constituante. Toute la gauche tunisienne est sous le choc. Les vieux opposants, qui ont cru tirer leur épingle du jeu, se sont divisés à un point tel que la mouvance islamiste, en bloc soudé, a su gagné la préférence des électeurs tunisiens.

Lorsque j’arrive à Tunis, un an après, le calme politique semble revenu. La révolution passée, les choses ont repris leur cours. Bien sûr la parole est dorénavant libre, et des débats naissent spontanément à chaque coin de rue, chaque terrasse de café, mais le système est toujours en place. Personne n’est dupe, tout le monde sait que les anciens apparatchiks se sont placés discrètement de manière à garder la main sur l’exercice du pouvoir. Preuve en est que le nouveau directeur de la Banque Centrale Tunisienne, qui n’a pas été élu mais nommé par l’Europe et le FMI, n’a strictement rien changé au programme économique. Le service de la dette extérieure reste la part la plus importante du budget national, et une épine enfoncée profondément dans le pied du nouveau gouvernement, qui sait pertinemment qu’il n’aura pas les moyens de financer ses promesses de justice sociale.

S’ils braillent très fort, les salafistes se carapatent dans tous les sens à la première grenade lacrymogène, chose curieuse, les flics aussi !

Sur cette question, ATTAC Tunisie est en pointe. Je rencontre Fathi Chemski, son porte parole, qui me dresse de la situation économique un tableau plutôt alarmant. Pour lui, et pour les deux jeunes étudiants qui l’accompagnent, il est urgent de lancer un audit citoyen de la dette. Les tunisiens doivent savoir quelle est la part illégitime de cette dette, celle contractée par l’ancien dictateur, et qui ne doit pas être payée par le peuple. La priorité numéro un est de lutter contre l’impérialisme occidental qui tient le pays grâce à cette dette. Pour cela, il faut reconstruire la démocratie à la base, selon un modèle qui ne soit pas importé mais « made in Tunisia ». Il reste un énorme chantier révolutionnaire à mener pour éveiller les consciences de classes et réveiller le conflit social. ATTAC porte en ce sens un projet qui vise à la souveraineté de la population nationale : que la révolution change le rapport de force social. Fathi considère que la Constituante est un leurre, il ne faut pas en faire une priorité, le problème est le maintient du régime Ben Ali sous une autre forme, les élections à venir sont une manœuvre pour stabiliser la situation avec un gouvernement légitime qui mangera dans la main des investisseurs étrangers. Il faut relativiser le sentiment de victoire en rappelant que si le peuple a bien gagné une bataille politique, il n’a pas encore gagné la guerre économique ! L’annulation du service de la dette est l’enjeu prioritaire, car, comme dit Fathi : « Il y a le feu à la maison, et on arrose le jardin des autres !»

La question économique est au cœur : il faut avant toute chose financer les droits sociaux, recomposer l’échiquier politique, tout est à imaginer. Les jeunes, qui ont été à l’initiative de la révolution, qui ont inventé de nouveaux outils et qui ont maintenu la pression jusqu’au bout, ont été mis sur la touche par les vieux doctrinaires. Ils vont maintenant devoir s’imposer sans être récupérés. Pour cela, ATTAC pense à divers chantiers, parmi ceux-ci : la création d’une Université Populaire, ou la préparation du Forum Social Mondial qui se tiendra à Tunis en juin 20013…

Fortement inspiré par de cette discussion, je continue mon chemin dans la ville, à la rencontre d’autres acteurs de l’éducation populaire. Dans un café animé de la médina de Tunis, je parle politique avec des habitants du quartier. Fenêtres ouvertes malgré le froid, les hommes fument en jouant aux cartes. Ils parlent fort, s’apostrophent d’une table à l’autre, se chambrent en claquant les cartes, tapent sur la table lorsqu’ils marquent. Au milieu de ce barouf, on distingue aussi la version tunisienne de l’école des fans sur un écran de télé ainsi qu’une fréquence radio de pop égyptienne… Un peu plus tard dans le métro bondé, c’est la cohue de l’heure de pointe, le chauffeur prend le micro : « Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui ? C’est déjà la fin du mois ? Vous avez plus d’argent pour le taxi ? Ça va pas faire l’affaire des pickpockets, hein ! »… Le soir, au Club Underground (ex J.F.K), un des quelques bars qui sert de lieu de rendez-vous à la gauche radicale tunissoise, j’échange avec Karima sur la question féministe et la montée du salafisme, version arabe du fascisme européen ; Je débat avec Sven qui part le lendemain faire un reportage en Lybie ; Je désapprouve Layla sur la dépendance du pays aux aides étrangères ; J’apprends grâce à Bharam le rôle des anciennes solidarités tribales dans le déclenchement de l’insurrection ; J’écoute une militante communiste me sermonner sur la responsabilité de la France dans l’échec du processus révolutionnaire. Je me permet timidement de lui rappeler que je ne suis pas « La France »… Peine perdue, que ce soit sous forme de vanne, au second degré ou chargé, plus rarement, d’une rancoeur évidente, je me ferai plusieurs fois traiter de « colon ». Il va y avoir du boulot pour effacer un siècle de colonisation et quelques décennies d’un tourisme massif et dévastateur à sens unique. Prix du visa pour un français vers la la Tunisie : 0 Euros ; Prix du visa pour un tunisien vers la France : 1000 Dinars !

Place de l’Indépendance, les militaires protègent l’ambassade de France… Indépendant vous avez dit ???

Un peu plus tard à Sousse, grande ville touristique aux portes du Sahel, je rencontre Hamza, Kais et leurs amis. Hamza est étudiant et actif au sein de plusieurs associations, notamment « Eco-Conscience », un groupe local d’éducation à l’environnement. Les militants de cette association vise à inciter les habitants à se prendre en charge, sans attendre l’intervention des autorités gouvernementales, notamment pour tout ce qui concerne l’écologie. Ils arrivent dans un quartier, mobilisent en premier lieu les enfants, et organisent le ramassage des déchets qui jonchent les sols. En agissant au plus près des lieux de vie, ils montrent au gens que leur quartier peut-être beau, propre et agréable à vivre, première étape vers une valorisation des potentialités locales. Avant le 14 Janvier 2011, Hamza se voyait devenir ingénieur, partir gagner sa vie en Europe ou au Canada, revenir riche et fonder une famille… La révolution a changé sa vie, il sait maintenant que son avenir se joue ici et maintenant. En descendant dans la rue, il a compris certaines choses comme le pouvoir du nombre ou la force de l’initiative populaire. Il me raconte cette anecdote toute simple : un matin, en se promenant sur la plage, il remarque les relents nauséabonds d’une bouche d’eaux usées rejetées par un grand hôtel de bord de mer. Il prend cette pollution manifeste en photo et l’envoie aux autorités. D’autres se joignent à lui. Les gens, qui n’auraient jamais osé s’exprimer avant, dénoncent l’impunité de l’hôtel et celui-ci se voit bientôt obligé de mettre son système d’évacuation aux normes. Une petite victoire populaire qui encourage à aller de l’avant.

Kais, pour sa part, est fortement intéressé par l’idée d’une éducation politique. Avec quelques amis, ils organisent des débats dans les cafés, les lieux publics, en cherchant à libérer la parole pour mieux nommer les problèmes et ainsi rechercher collectivement les solutions. Au cours de notre discussion, il est fortement intéressé par les techniques et méthodes d’éducation populaire qui se développe actuellement en France, et me demande de lui envoyer les liens pour qu’il puisse s’approprier ces outils et les traduire en tunisien.

Il y a dans ce petit pays des milliers de militants comme Hamza et Kais, ni dans les partis, ni dans les institutions. Que les entrées soient politiques, écologiques, sociales, comme ces femmes qui s’organisent pour défendre leur droits, ou culturelles, comme ces jeunes qui retapent un vieux cinéma abandonné à Chemk, ils se prennent en main et agissent en autonomie. Un an après la révolution, alors que les choses semblent figées d’un point de vue purement institutionnel, il se crée en Tunisie entre 50 et 100 associations par mois. Le dynamisme de la société civile n’est visible que si l’on regarde de près, ce que peu de médias s’accordent à faire. La Tunisie d’aujourd’hui est pareil à une prairie : vue dans son ensemble, elle semble calme et à peine perturbée par quelques brises, mais si on se penche un peu, si on observe chaque mètre carré à la loupe, la vie s’y agite de manière exubérante.

Lorsqu’il a su que je partais en Tunisie, Cyril m’a alors appris qu’il y avait longtemps vécu. Il m’a dit avoir fait les quatre cents coups là-bas, pendant huit ans, avant qu’on ne le remette gentiment dans un avion vers la France, au motif que son activisme politique commençait à faire un peu trop de bruit aux oreilles du régime de Ben Ali. Il m’a alors donné les contacts de ses amis sur place, en me souhaitant bon séjour. Un an après la chute du dictateur, je me mets en route pour Tunis avec l’envie de rencontrer quelques acteurs passés et présents de cette révolution inachevée.

Parmi les personnes recommandées, il y a Toufik, un militant libertaire et syndicaliste de la première heure, aujourd’hui professeur, qui vit avec sa femme dans une vieille maison de Bab El Jdid, un quartier populaire en bordure de la médina. Il me reçoit dès mon deuxième soir en ville, et m’entretient alors de l’organisation au sein de laquelle il milite : Lam Echaml, qui veut dire « Être ensemble » ou « regroupons-nous ». Il s’agit d’un collectif dont l’idée maîtresse est ainsi résumée : « être un regroupement d’une soixantaine d’associations de la société civile, d’initiatives et d’autant de citoyens indépendants unissant leurs efforts afin de créer un mouvement fort, ouvert et efficace pour avancer, main dans la main, tous ensemble dans le sens d’un modèle tunisien englobant nos 3000 ans d’histoire et de civilisation pour une Tunisie de demain moderne, républicaine et démocratique. »

L’association se veut profondément laïque, certains commentateurs extérieurs la qualifieront de carrément anti-islamiste. Cette particularité, dans un pays gouverné par une majorité religieuse, leur a valu quelques attaques. La dernière en date fut le rassemblement salafiste devant le cinéma où ils organisait la projection d’un film prônant la liberté de croyance. Extrait d’un compte-rendu trouvé sur internet1 : « Devant le cinéma Africart étaient rassemblés plus ou moins 30 jeunes islamistes, notamment reconnaissables à leurs slogans […]. Ils s’étaient déplacés afin de tenter d’empêcher la projection d’un film prévu ce jour-là : « Ni Allah ni Maître », de la réalisatrice franco-tunisienne Nadia El Fani. J’avais déjà entendu parler de cette femme, qui a récemment provoqué un scandale à la télé tunisienne en affirmant haut et fort son athéisme… »

Par ailleurs, lorsqu’il s’est agit de préparer les élections à la Constituante, Lam Echaml a mis en place les Caravanes Citoyennes. Ce vaste chantier a démarré avec le recrutement de 48 jeunes diplômés chômeurs venus de toute la Tunisie, qui ont été invités à Tunis pour se former à aller parler du vote aux gens de toute la population. Ces jeunes se sont ensuite répartis par groupes de douze dans quatre caravanes qui ont sillonné l’ensemble des régions. A chaque étape, les jeunes partaient faire du porte à porte pour rencontrer les gens et parler avec eux de l’enjeu des prochaines élections. Sans partisanerie ni militance affichée, ils avaient pour mission de toucher surtout les délaissés du jeu démocratique : hommes et femmes des régions rurales, exclus, marginaux… En parallèle, une cinquième caravane, plus culturelle, a cheminé à travers le pays, organisant douze fêtes en quinze jours. Au total, ce sont plus de 500 000 personnes qui ont été directement ou indirectement concernées.

La conversation continue, Toufik est volubile. Au bout d’un moment, Aziz nous rejoint et il est alors question du nouveau projet de Lam Echaml : les Atelier d’Écriture Citoyenne de la Constitution. L’idée est d’organiser des ateliers thématiques regroupant tous les gens intéressés pour écrire des cahier de doléances. L’objectif affiché est de pouvoir se mettre d’accord sur les droits essentiels qu’il faudrait garantir et, dans la perspective d’une Assemblée Constituante dominée par Enhada, le parti islamiste libéral, pointer ce qui ne devra surtout pas être interdit. Pour cela, l’association compte mettre en place des interventions dans l’espace public et jouer de son influence dans la rue pour imposer le débat. Au terme des ateliers, il y aura la rédaction finale d’un cahier qui sera envoyé à tous les constituants et diffusé à quelques 100 000 exemplaires pour exiger l’organisation de débats publics. Pour plus de crédibilité, il est prévu de travailler en partenariat avec des juristes pour traduire les doléances populaires en termes législatifs. Les principaux thèmes retenus sont : l’éducation, la santé, l’environnement, la démocratie locale, la parité, l’emploi, les jeunes et la culture. Mais Lam Echaml est ouverte à d’autres suggestions.

Comme le collectif a récemment ouvert une Maison des Associations, cette structure leur sert de base pour la mise en place d’une logistique importante dans les quartier populaires. Par ailleurs, les animateurs du projet tissent des liens discrets avec certains constituants pour œuvrer aussi de l’intérieur. Avec tout ça, Toufik pense qu’ils pourront formuler des revendications défendables et porter l’expression des citoyens jusqu’aux oreilles et aux yeux des Constituants.

D’autres chantiers sont à venir : mise en place d’un réseau national d’éducation populaire au sein même des écoles en utilisant le biais d’un projet de soutien scolaire ; création d’une revue des associations, d’une radio, ouverture d’autres maisons pouvant accueillir les initiatives locales… Les idées sont claires, simples, le vocabulaire est accessible et tout le discours organisé autour d’une idée maîtresse : garantir le processus démocratique par la base. Pour Toufik la situation actuelle est telle qu’on ne peut même pas parler de représentativité, lui veut donner aux gens la possibilité de faire leurs choix démocratiques en connaissance de cause. Il a été observateur des élections et sait pertinemment que sans une réelle éducation politique, celles-ci ne seront rien de plus qu’une vaste mascarade électorale, de la poudre aux yeux. Aujourd’hui, il veut faire d’une pierre deux coups : donner du travail à tous ces jeunes diplômés sans emploi et constituer un large réseau d’éducation populaire à travers le pays. Comme beaucoup d’autres, il n’attend rien du nouveau gouvernement, il pense que tout repose sur le militantisme acharnée d’une société civile en pleine explosion. En effet, un an après la chute du régime dictatorial, ce sont pas loin de cents associations qui se créent chaque mois en Tunisie, et cette dynamique là, Toufik la voit d’un œil très positif.

Lam Echaml est né pour encourager ce processus tout en évitant la dispersion des forces et dynamiques de la société civile. Le collectif revendique d’être « une caisse de résonance et un lieu de convergence entre les associations, initiatives et indépendants pour relayer, coordonner et renforcer les activités de chacune de ses composantes. »

Plus d’infos sur :

1) http://amelieetcie.wordpress.com/2011/06/29/ni-allah-ni-maitre-le-grand-brouillard-tunisien

Le train file à travers la Plaine du Pô, avançant dans un brouillard aveuglant. Au delà de quelques mètres, les arbres deviennent flous, les maisons diffuses. Est-ce un corps de ferme ou les prémisses d’une ville ? Dans la brume, tout est possible. Là où le soleil écraserait sa vérité lumineuse, le brouillard laisse place au doute et à l’imaginaire. Le grand jour est la vérité crue, dans la brume se jouent d’autres réels, plus chimériques, plus utopistes, tout dépend de sa densité. En Lombardie, cette forme de brouillard qui trouble les paysages sans les occulter se nomme « scighera ».

A Milan, on trouve aussi La Scighera, un espace associatif politico-culturel implanté en 2006 dans le quartier populaire de la Bovisa. A l’origine, quelques amis se retrouvent autour d’une idée simple : arrêter de déconnecter leur vie professionnelle de leurs activités militantes. Après trois ans de recherche-action, au cours desquels ils élargissent le cercle initial pour se retrouver une petite vingtaine, les voilà qui tombent sur un bâtiment d’usine désaffecté dont l’agencement et les dimensions collent parfaitement à leurs envies. Quelques mois de travaux plus tard, ils inaugurent ce lieu appelé à devenir, ils ne le savent pas encore, une référence incontournable de la vie culturelle milanaise. Bar et restauration de produits locaux, animations, concerts, cours, activités collectives, débats, projections ciné, etc. Lorsqu’on entre à la Scighera, on ne soupçonne pas immédiatement la formidable énergie qui anime celles et ceux qui la font vivre. Si les fondateurs sont en majorité issus de la mouvance anarchiste, ce n’est plus le cas de tous aujourd’hui. Le choix a donc été fait de ne pas afficher de prime abord les couleurs (rouge et noir), mais de travailler sur des entrées plus générales, comme par exemple la question de l’accès gratuit à l’eau potable, ou celle de la vie de quartier…

La Scighera se veut une école de l’autonomie, une voie vers l’autogestion. Les participants, travailleurs ou volontaires, sont encouragés à réaliser les idées par eux-mêmes. « Tu veux organiser un événement ? Vas-y, on te laisse la salle, le matériel à disposition, une aide technique si tu as besoin, mais c’est toi qui sera maître d’œuvre», m’explique Lorenzo, l’un des fondateurs. Les gens de la Scighera sont très actifs. Quant ils ne sont pas en train d’animer leur local, on les trouve au hasard du quartier de la Bovisa, où ils organisent repas de quartier et animations de rue ; ou bien ils sont en soutien chez quelques collèges, comme cette association de jeunes dans un quartier voisin qui a été victime d’un attentat mafieux : une petite bombe placé devant le local… Aussitôt les militants de la Scighera se proposent pour venir animer un séminaire sur la « phénoménologie de la bombe » !

Au fur et à mesure, différents chantiers se sont mis en place. La chorale révolutionnaire est maintenant en voyage presque tous les mois. Via Scighera, un projet d’échanges avec d’autres alternatives dans différentes villes européennes, organise régulièrement des séjour à Lyon, Marseille, Genève, et bientôt Barcelone. Au départ, la Scigherina était une réponse au besoin des parents qui fréquentaient le lieu d’avoir un espace de convivialité où ils auraient pu venir en famille, sans les contraintes habituelles, et ainsi participer aux débats, activités, etc, pendant que les enfants jouaient à proximité. Quelques réflexions plus tard, le projet avance et cherche aujourd’hui à mettre en relation parents, enfants, animateurs, éducateurs, artistes et autres, avec toujours cette idée de faire de la politique avec des mômes. Aujourd’hui se pose le problème du renouvellement, quand les enfants grandissent, mais la commission qui s’occupe de ce volet ne manque pas d’idées pour rebondir.

Bien que l’aventure ait pris son rythme de croisière, avec un fonctionnement stable et un public de plus en plus nombreux, elle n’est pas à l’abri des mauvais coup, comme par exemple une subite augmentation de loyer, décidée par le richissime propriétaire, sans concertation et sans négociation possible. Heureusement, l’équipe de la Scighera compte quelques vieux briscards de la question du logement, anciens (ou actuels) squatteurs, aguerris aux techniques de résistance du droit au logement, ainsi qu’un avocat en qui ils ont toute confiance.

Au cours de la discussion, Lorenzo me rappelle que la problématique initiale était de libérer le travail des impératifs économiques. Il y avait cette volonté forte de devenir des « militants salariés », au risque de passer de l’autogestion à l’auto-exploitation si l’on n’y prends pas garde. A ce titre, les travailleurs de la Scighera ne touchent d’ailleurs pas un salaire mais un revenu (reddito), différence importante, selon eux. Toutes les décisions sont prises au consensus, entre les travailleurs et les autres membres du collectif, et il n’y a pas de hiérarchie… Ou presque, car Lorenzo, lucide, se demande quand même dans quelle mesure le propriétaire du bâtiment, qui profite de la production des travailleurs, n’en tiendrait pas quelque part le rôle à peine masqué ! Ainsi, après 6 ans de fonctionnement se pose à nouveau la question de la légalité ou du mode squat. Alors que l’idée de départ était d’ouvrir un lieu légal, certains s’aperçoivent que cela a ses limites et se demandent s’ils ne devraient pas revenir à une forme d’occupation illégale, tout en maintenant une exigence forte sur l’hygiène, la sécurité, et une apparence générale d’un lieu qui attirerait aussi bien les squatteurs que les voisins. Derrière cela pointe la question du manque de conflit avec le pouvoir ou les institutions. Peut-on militer radicalement, et surtout efficacement, tout en respectant scrupuleusement les cadres de la loi ?

Parmi les autres interrogations sur l’avenir de la Scighera, Lorenzo souhaite plus d’engagement au niveau du quartier. Il verrait bien la structure servir de lieu de formation politique à l’autonomie dans la Bovisa, et d’ajouter comme un regret que beaucoup d’étrangers ne viennent pas à la Scighera, alors qu’ils y trouveraient tout un tas de ressources et d’aide dans leurs démarches. Cependant, un travail avec école d’italien langue étrangère vient de démarrer, qui verra l’organisation de soirées à thèmes et autres actions concrètes. A terme, l’idée serait de continuer à faire entrer des gens aux valeurs différentes, d’abord dans les différentes commissions puis dans le collectif décisionnel. Pour quelques uns des fondateurs, il est crucial d’apprendre des autres pour aller vers un modèle anarchiste plus sincère.

La conversation se poursuit et je demande quelle perception ont les gens qui fréquentent le lieu. De toutes ces valeurs, que reste-t-il dans l’esprit du public lambda ? Et les travailleurs de la Scighera me répondent que, bien sûr, les gens ne sont pas toujours informés. Il reste un gros chantier de réflexion à mener en interne sur ce sujet. Un exemple : le problème du rapport au travail, car leur statut n’entre pas dans le cadre du code du travail italien, mais impossible de communiquer là-dessus avec des inconnus ! Alors ils cherchent les bons points d’entrée pour initier la discussion. Ils pensent avoir déjà une belle aura auprès de tous les « orphelins » de la gauche, celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les partis, mais l’enjeu ne s’arrête pas là. Ils veulent cibler plus large et amener à participer des personnes qui viendraient prendre une vrai part dans l’expérience, pas juste une forme facile d’interactivité avec de gentils bénévoles qui s’exécutent quand les chefs ont décidé, mais des adhérents impliqués qui se regrouperaient autour de l’idée d’une participation véritable, à tous les niveaux.

Alors que se profilent les premiers indices de notre arrivée à destination, je repense à tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la Scighera. Si je n’en retenais qu’une, ce serait leur incroyable utilisation de l’informatique. Leur système a été pensé et conçu pour libérer du temps, aider à l’organisation, permettre une communication permanente, etc.

Bien sûr il y aurait encore beaucoup à dire, mais le train entre en gare… Ami lecteur, amie lectrice, je ne peux que te conseiller d’aller leur rendre visite :

(circolo ARCI) La Scighera – Milano – Via Candiani 131

Quartiere Bovisa – tel./fax. 02 39480616

http://www.lascighera.org/